Comme tu le sais, l’écrit n’est pas mon langage de prédilection, mais après tout ce temps, je connais l’importance qu’il a pour toi. Aussi j’ai accepté de revenir sur cette journée afin de te donner mon point de vue. Merci Mel pour ton aide à retranscrire tout ça.
De très nombreuses années sont passées depuis ce jour la, une quinzaine je pense, mais je m’en souviens très bien. Ce fût la première fois que je me heurtais vraiment à celui que tu étais et à ce que tu pouvais réellement ressentir, caché derrière le visage timide que nous te connaissions.
Vivant plutôt reclus, tu n’avais pas été averti que l’un des sept était décédé ce matin-là. Aussi triste que ce fut, l’homme était le plus âgé d’entre eux et nous étions nombreux à nous y attendre. Alors que chacun s’affairent aux préparatifs de la cérémonie d’accompagnement dans le village, tu vins nous rejoindre pour aider comme tu le faisais habituellement, sans aucune idée de ce qu’il t’y attendait. Tu entras dans le centre communal avec ton sourire doux et candide sur le visage, mais avant que quiconque n’ait pu t’expliquer, tout ton langage corporel avait changé. Ta crispation ne passa pas inaperçue, tu semblais pétrifié par un froid intérieur et le visage fermé. Je ne sais plus qui vint à ta rencontre et t’annonça la nouvelle, mais quand elle te caressa brièvement le bras pour que vous partagiez votre peine, tu eus un geste semblable à du dégoût. Il était socialement compliqué pour toi de prendre une journée dans ton coin dans de telle circonstance, tu tentas donc de faire bonne figure et d’aider aux préparatifs. Je ne comprenais pas ton mal être, et voir ce que je prenais pour une envie d’attirer d’attention un jour pareil avec ton air abattu me mettait hors de moi.
Nous étions nombreux, assit autour d’une table à préparer des offrandes qui accompagneraient le corps dans sa dernière demeure. Zeck à mes côtés, il sentait mon exaspération alors que je te regardais à l’autre bout. Je ne pu m’empêcher de laisser échapper :
— Il commence à me gonfler celui-là.
Seuls mes voisins directs m’entendirent, et Zeck me sourit légèrement, car mon agacement devait être l’une des rares choses amusantes en cette journée funeste. Puis il murmura :
— Je sais pas ce qu’il t’a fait ce pauvre Louka, mais tu peux vraiment pas le sentir.
— Nan mais t’as vu son attitude ? Je suis même pas sûre qu’il lui avait déjà parlé et la on dirait qu’il vient de perdre son père.
— Il est du genre discret. Même si on ne sait pas pourquoi ça l’atteint autant, il vit sa peine comme il peut.
— Il veut qu’on s’intéresse à lui, c’est tout. Il a pas intérêt à se faire remarquer, parce que je me priverais pas de le remettre à sa place un jour pareil.
Malheureusement pour toi, ce fut à ce moment là que, n’y tenant plus, tu finis par demander quelques minutes pour prendre l’air.
— J’vais m’le faire !
Je me levais d’un bond pour te suivre et à contre cœur, Zeck me suivit afin de tenter de me calmer. Il avait le cœur bien assez lourd pour ne pas vouloir gérer ça, mais ça a toujours été un chouette gamin.
Je t’aperçu de dos, titubant, appuyé contre le mur pour ne pas perdre l’équilibre. Mon sang ne fit qu’un tour et je te hurlais :
— T’as pas bientôt fini ta comédie ?
Tu te tournas piteusement vers moi, alors que je parcourais les quelques mètres qui nous séparait. D’une voix mal assurée et suppliant, tu répondis :
— Pas aujourd’hui s’il te plait, je ne pas l’énergie pour un énième accrochage…
— Tu te fous de ma gueule ? Je sais que tu fais semblant, tu ressens rien de tout ça. Je sais pas à quoi tu joues mais je vais te …
T’attrapant par le col et je te soulevait de terre, ton corps se laissa bousculer telle une poupée de chiffon et je te vis tressaillir sans comprendre pourquoi. Tu avais capté ma rage et ton corps n’avait pas su le gérer, déjà tant saturé par la peine. Zeck intervint en me demandant de te reposer à terre, saisissant mes poignets, mais il en fallait plus pour me faire lâcher.
Tu éclatas en sanglot incapable de te défendre, avant de me renvoyé d’un coup un fragment brute de la peine qui te saturait. Je la reçu comme une gifle. Désarçonnée, je te relâchais tout net, et tu t’écroulais au sol. Je restais un moment interdite tandis que Zeck me hurlait que mon attitude était complètement démesurée, mais je n’y prêtais pas attention. Cette émotion n’était pas feinte, elle était très concrète. Tu finis par tenter de te redresser, et une fois sur tes pieds, tu laissas le contenu de ton estomac dans cette ruelle, convulsé par les sanglots. Je compris que je m’étais finalement trompé sur ton compte, tu n’étais pas tel que je t’avais imaginé.
Sans plus de douceur, mais avec l’intention de corriger mon geste, je te saisis par le bras et tu tenta de t’en dégager sans grande conviction, pensant que j’allais reprendre plus belle.
Mais la donne avait changée et je t’accompagnais dans un mouvement pour te déplacer des quelques pas et t’aider à t’asseoir. Notre ami hésita un instant avant de nous laisser tous les deux, quand je lui demandais d’aller te chercher à boire, il s’exécuta.
Adossé au mur, il t’était encore difficile de retrouver une constance, et de ton regard, tu jaugeais ma prochaine réaction. Je posais mes mains sur ton cou et ta mâchoire afin de t’aider à tenir ta tête droite. J’étais calme et je faisais tout mon possible pour que tu le sentes. Malgré ton air vaseux, je vis ton regard interloqué alors que tu tentais de comprendre ce changement d’attitude.
Nous sommes restés ainsi un moment avant que Zeck ne revienne avec de l’eau. Tu avais dès lors repris des couleurs. Il proposa que tu rentres chez toi, mais tu refusas, obstiné que tu es. Je proposais alors que tu t’asseyes à côté de moi. Il n’y avait pas d’affection ou de tendresse dans ma proposition, mais j’ajoutais que pour me faire pardonner, j’acceptais de te soutenir pour cette fois. Je tendis mon bras pour t’aider à te relever, mais aussi pour te signifier que ma proposition allait plus loin qu’une simple place sur un banc, tu pourrais poser une main sur moi si tu te sentais englouti.
Je savais. Et tu savais que je savais. Même si tu ne comprenais pas ma réaction face à cette tare que tu savais dangereuse pour ta survie.
Nous n’échangeâmes pas un mot une fois de retour à l’intérieur et l’après midi, aussi pénible soit elle pour toi, se passa sans incident. Tu posas timidement ta main sur mon avant bras à plusieurs reprises quand tu n’y tenais plus.
Puis à l’approche de la soirée, je repris mes occupations et toi les tiennes, mais il ne fallut pas longtemps pour que Zeck m’appelle à la rescousse.
Les villageois se regroupaient et cela devenait plus compliqué pour toi de t’isoler et de gérer le flux constant d’émotions. Notre ami t’avait fait asseoir sur une marche, dans un coin légèrement reculé. Je te retrouvais vaseux, les bras croisés sur tes genoux et la tête enfoui entre ceux-là. Sans plus de cérémonie, je m’accroupis pour te proposer mon dos afin de te ramener chez toi.
Je ne su jamais clairement pourquoi Zeck s’était tourné vers moi pour cette tâche, mais je suppose qu’il avait vu le potentiel de notre relation bien avant nous.
Sans un mot, je te portais chez toi. C’était la première fois que j’y entrais depuis ton emménagement. Je ne restais pas longtemps après t’avoir posé dans ton lit, mais j’entendis le timide « merci » que tu me glissas avant que je ne parte.

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