Le temps est vite passé et les températures se sont bien rafraichies ces derniers jours : nous entrons dans l’automne. Je fête aujourd’hui mes six mois dans le village et je les fête… seul. On ne peut pas vraiment dire que j’ai trouvé ma place ni que les habitants soient hostiles, mais je reste pour eux « l’étranger ».
Ici, chacun travaille pour le bien commun, ainsi j’aide actuellement aux travaux de différents bâtiments ou au travail de la terre selon les besoins. Cela ne me déplait pas particulièrement, mais ma musculature de moustique et mon attitude parfois précieuse ne me font pas honneur : je n’aurais pas cru l’agriculture aussi éloignée du métier d’herboriste. C’est bien entendu plus physique, mais, comme je ne suis qu’exécutant, je suis peu sollicité intellectuellement lors du ramassage ou de la plantation.
Je passe la majeure partie de mon temps libre entre des reliures à refaire pour les livres que ma mère m’a légués, et la récolte d’herbes en forêt pour les tisanes.
L’harmonie d’Eléor est basée sur l’entraide, le partage des ressources, du pouvoir et ainsi de suite. La gestion du village se fait par une collégiale, composée de sept habitants élus et de tranches d’âge différentes afin qu’un maximum d’entre eux soit représenté. Le fonctionnement est surprenant, car avec sept dirigeants, il ne doit pas être aisé de s’entendre et encore moins d’être efficace. Pourtant, les choses se font avec beaucoup de souplesse, et malgré leurs tempéraments si différents, dans les faits cela fonctionne plutôt bien.
Ce sont les explications que Beathan, l’un des “chefs” du village, m’a données à mon arrivée. D’après lui, il y a environ mille-cinq-cents habitants, dont une large majorité est née ici et le restera génération après génération. L’un des points forts du village, c’est qu’il est situé sur une route reliant deux villes majeures. Les marchands de passage font vivre nos commerces et nous pouvons nous approvisionner en presque tout, tant que notre budget le permet, ce qui n’est pour l’instant pas mon cas.
Du côté de mon empathie, pour l’instant tout va bien, je suis plutôt fier de la maitrise de mes pouvoirs, aucune véritable crise en six mois : c’est presque un record !
Cependant, certains de mes voisins cherchent toujours une raison à mon bannissement de mon précédent village et je ne tiens pas à leur en fournir une : j’ai malgré tout déjà eu quelques piques de colère ou de rire lors de regroupements.
C’est difficile de savoir si je dois forcer ma socialisation pour être accepté au risque de me faire passer pour fou, ou pire, que mon pouvoir soit connu. Il y a des gens de cultes très variés et les empathes ont longtemps été sacrifiés dans certains d’entre eux. Toutefois, vivre reclus n’est pas vraiment une vie que je trouve enrichissante.
Pour l’instant, cela ne m’a pas empêché d’attirer l’attention de certaines personnes, aussi bien dames que messieurs. Il m’est arrivé de ne pas dormir seul, deux ou trois fois, mais rien qui dure jusqu’au matin. Ce n’est pas grave, je ne cherche rien de plus que de la compagnie.
J’ai déjà parlé de beaucoup d’habitants dans mes journées précédentes, mais l’une d’entre elles revient souvent : Gaïzka. La chasseresse est particulière et ne fait pas toujours l’unanimité dans la collégiale. Elle a des attitudes parfois très animales, mais je ne trouve pas que ce soit vraiment déplaisant. On sait toujours à quoi s’en tenir, si elle montre les dents, c’est que vous êtes déjà allé trop loin et il ne vous reste plus qu’à fuir lâchement. Elle a plusieurs fois tenté de m’intimider ou de me faire fuir par ses regards noirs, ce qui a eu pour seul effet de me charmer un peu plus. Nous pourrions être de bons amis si elle n’avait pas décidé dès mon arrivée qu’elle me détestait. Je suppose que comme elle considère que la protection des habitants fait partie de ses missions et qu’en plus comme je ne consomme pas les gains de ses chasses, je n’ai que des tares à ses yeux.
Elle est installée dans une maison très rudimentaire, proche de la mienne. Nous avons les habitations les plus éloignées du cœur du village, toutes deux en bordure de forêt.
Gaïzka est âgée d’une vingtaine d’années de plus que moi, très élégante et grande, un port de tête digne qui laisse percevoir de la puissance, une silhouette plus musclée que la majorité des femmes.
Il faudra que je prenne le temps de la décrire plus en détail quand elle sera à proximité, car je peine à le faire uniquement de mémoire.

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