21 – Histoire du soir

Cela fait plusieurs années maintenant que Mel et moi vivons ensemble, certaines habitudes se sont installées. Comme cela s’est fait progressivement, je n’en ai jamais parlé, mais souvent quand il n’arrive pas à dormir, je lui raconte mon enfance, mes histoires sont ses préférées.
Ma mémoire n’est défaillante que depuis quelques années, aussi je n’ai encore jamais écrit sur cette période de ma vie, aujourd’hui ce sera chose faite.

Je devais avoir à peine cinq ans lorsque j’ai utilisé mon pouvoir pour la première fois. 
Mes parents attendaient avec impatience que celui-ci se développe, il ne fut pas tel qu’ils l’attendaient, puisque chez les Aénor nous avons une prédisposition aux magies des mots telles que la communication avec les formes de vie non humaine ou les sorts, car rien ne laissait présager qu’un tel pouvoir me serait donné…

Mon petit frère, Méallan ne devait pas être déjà né, mais je n’en suis plus sûr, j’étais très jeune à l’époque, c’est un peu confus.
Ce jour-là, Oxanne, alors âgée d’environ huit ans selon moi, avait fait une chute de son vélo. Les genoux et les mains égratignés, elle pleurait en regardant ses blessures, le petit que j‘étais alors se précipita vers elle pour l’examiner et la secourir à la hauteur de mes capacités d’enfant, je m’accroupis à ses côtés et posai ma main sur son épaule.
Lorsque nos parents, Zerha et Ara, arrivèrent près de nous, affolés par les pleurs, ce n’était plus Oxanne qui pleurait, mais bien moi.

Après cet épisode et durant plusieurs années, notre famille s’isola peu à peu pour gérer ma « déficience » qui devint bientôt le centre de nos vies. Ils ne le disaient jamais devant moi, mais ce qui m’arrivait n’était pas censé exister, surtout pour un enfant d’une semblable naissance.
Mes crises devenaient difficiles à gérer, des disputes apparurent dans nos vies et l’isolement se fit plus lourd à vivre.

Dans un premier temps, mon pouvoir d’empathie me fit ressentir toutes les émotions des autres et ne plus les différencier des miennes, principalement lors d’un contact physique, quel qu’ils soient : je me mettais à hurler parce que l’un d’entre eux refoulait sa colère et que je ne pouvais la contenir puis à me frapper contre les meubles pour me calmer, il m’arrivait d’éclater de rire alors que mon frère ou ma sœur se faisait gronder parce que celui-ci se moquait intérieurement de la punition de nos parents. Oxanne se mit à éviter tout contact avec moi et essaya de se faire remarquer, faisant toutes les bêtises possibles pour l’adolescente qu’elle était. Mais durant nos mois de voyages cela attirait l’attention sur notre famille or, une fois ma déviance découverte, nous devions quitter précipitamment les lieux où nous venions de nous installer. Une fois, puis une autre, une fois, puis une autre, et encore une autre.

Plus tard, j’eus des plaies, de plus en plus fréquentes et nombreuses, la colère qu’Oxanne me portait en fit la coupable idéale et je ne comprenais pas suffisamment les enjeux pour réagir, en conséquence Zerha et Ara décidèrent à contre cœur d’éloigner ma sœur en la laissant aux anciens de notre famille chaque fois que possible.
Les flux d’émotions que je recevais avaient maintenant des manifestations physiques.

Ces marques sur mon corps devinrent moins fréquentes et nombreuses une fois que nous fûmes séparés, mais ne cessèrent pas pour autant. 

Malgré les difficultés, ce qui nous faisait tenir quoiqu’il arrive, c’était Méallan.
Mon frère était si jeune au moment où la situation familiale avait dérapé que tout le monde restait lié et plein d’espoir pour ce petit garçon qui ne devait pas souffrir des multiples disputes et crises du foyer.
Oxanne et moi étions très proches de ce dernier, lui seul pouvait me canaliser quand je perdais le contrôle et lui seul pouvait apaiser la rage de notre sœur. Il apportait de la lumière à notre famille. 

Jusqu’au jour où les choses dérapèrent, une fois de trop.
Il y eut une dispute qui nous toucha tous, les mots étaient violents, les pouvoirs de chacun se sont déchaînés.
Personne ne sus lequel d’entre nous était responsable, mais ce jour-là, Méallan mourut et le soleil arrêta de rayonner pour nous.
La noble famille Aénor s’effrita alors jusqu’à disparaître.
Mon père, Ara quitta la maison pour devenir uniquement nomade et ne revint jamais au village. Ma mère Zerha, qui n’avait plus la force d’avancer, se laissa dépérir. Assise à la fenêtre de notre maison, elle ne quittait plus le village. Quant à moi je sombrais dans la folie à cause de toute cette noirceur, Je restais seul dans mon coin replié sur moi-même à parler à mon frère imaginaire, ce qui laissa Oxanne comme seule maîtresse de la famille.
Étonnamment, elle prit le parti de rentrer dans les discussions que j’entretenais avec moi-même et cela nous permit de créer un lien que nous n’avions jamais su exploiter auparavant.

Les années passant, j’appris à maîtriser mes pouvoirs et la rage d’Oxanne devint sa force pour avancer. Une complicité inespérée et indestructible finit par se créer entre nous.
Notre père étant parti et notre mère cloîtrée à la maison, cette dernière fut prise en charge pour la notre communauté, alors que celle-ci nous poussait, Oxanne et moi, à partir faire notre vie. Nous nous sommes formés, l’un et l’autre à nos métiers, chacun chez soi.

Une année avait passé, puis une autre en fit de même, et sûrement plus; ce fut au tour d’Oxanne puis de moi-même de quitter nos « maisons » pour faire notre vie de notre côté : la famille Aénor n‘existait plus.
Avec le temps, ma sœur et moi nous sommes retrouvés, rapprochés, puis séparés de nombreuses fois, mais nos liens sont restés très forts.
Quant à nos parents, je n’ai plus de contact avec eux depuis très longtemps.

Je pense que pour Mel ces histoires servent à justifier l’absence de sa mère dans sa vie, et à expliquer pourquoi il est difficile pour moi de le nommer par son nom complet, même après des années de vie commune.


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