Mes souvenirs de cette époque sont rares, mais ils sont d’autant plus précieux. Je n’avais pas encore 10 ans, c’était après que j’ai accepté la situation vis à vis de ma mère et avant que nos relations ne se compliquent avec Louka. Il était comme un père, tendre, aimant, toujours disponible pour moi. J’étais le centre de son monde même si notre équilibre allait bientôt être perturbé par mon entrée à l’école. Il ne s’énervait jamais et riait beaucoup, si je voulais quelque chose, il trouvait un moyen de le mettre à ma portée d’une façon ou d’une autre malgré le manque d’argent grandissant, j’ai réalisé d’ailleurs bien des années plus tard qu’à cette période il ne devait pas manger tous les jours pour être sûr que je ne manque de rien.
J’avais quelques amis dans le village, mais eux n’avaient pas le droit de faire autant de choses que moi. Tous les adultes de leur vie semblaient déterminés à décider pour eux et les étouffaient, mais Louka était plutôt un enfant comme moi : on faisait des cabanes dans la maison, on dessinait sur les murs, on faisait la course, on découvrait le monde à travers ses livres.
Il ne voulait pas m’empêcher de sortir, mais ses migraines incessantes l’isolaient peu à peu, surtout depuis qu’il n’avait plus d’élèves, je crois que ça lui gardait la tête hors de l’eau même si le revers de la médaille pouvait être violent.
Quand il allait mal pendant un peu trop longtemps, je filais chez Gaïzka qui me prenait alors avec elle pour la journée, et là un autre monde s’ouvrait à moi : certaines fois nous allions en forêt pour pister du gibier. Comme mon oncle, elle analysait toutes sortes de traces, mais lui ne s’intéressait qu’au végétal et elle à l’animal. Elle ne m’expliquait pas grand chose, et ne faisait même qu’assez peu attention à moi. Gaïzka n’a jamais été très maternelle, elle veille sur les siens à distance et sans leur parler, sans douceur, et toutes les marques d’affection qu’elle pouvait avoir valaient de l’or. Quand nous ne chassions pas, elle réalisait des petits pièges, que je tentais de copier, ou alors elle réparait son matériel déjà mille fois rapiécé. S’il m’arrivait de m’ennuyer alors je meublais les silences par des histoires d’enfant sans queue ni tête et interminables, et quand elle n’avait plus la patience de me garder, elle prétextait que mon oncle devait s’inquiéter, puis me raccompagnait chez moi. Je n’étais pas dupe, mais cela ne me gênait pas.

Laisser un commentaire