A midi, alors que je cuisinais, Mel est rentré dans la maison en essayant de ne pas se faire remarquer, puis il est allé directement à la salle de bain, mais la maison n’étant pas immense et sa discrétion étant inhabituelle, j’ai su immédiatement que quelque chose clochait.
Doucement, je me suis approché de la porte et ai frappé :
— Tout va bien mon garçon ?
— Oui, oui.
Sa voix laissait poindre un soupçon de colère et d’angoisse.
Je restai un instant sans rien dire, hésitant, mais l’inquiétude prit le dessus.
— Tu es sûr ? Même à travers cette porte j’ai le cœur lourd, tu émanes de…
— Je vais bien ! Grogna-t-il.
Il sortit en trombe, m’écartant d’un geste en prenant garde à ne pas me toucher, puis il attrapa la rampe pour monter dans sa chambre, mais mon pouvoir avait vu ce que mes yeux n’auraient pu percevoir si brièvement. Je posais ma main sur ma joue puis la laissait monter jusqu’à ma tempe, et mes yeux se figèrent sur Mel.
— Tu es blessé ? On t’a frappé ? Lui dis-je affolé.
Il agrippait la rambarde qui mène à sa chambre, la tête baissée, furieux que je comprenne, il me répondit sèchement :
— Je t’ai dit que j’allais bien ! Si j’ai besoin de toi, je te le ferai savoir.
— Laisse moi au moins voir, et te soigner. Je ne te jugerai pas, je veux juste t’aider.
— Tu m’aiderais plus en étant normal ! Me jeta-t-il.
A ces mots, mon dos s’était mis à me brûler.
— Normal ? Que veux-tu dire ?
Il réprima un sanglot et le transforma en rage, puis me fit face, ses mâchoires se contractèrent de toutes ses forces.
— Pourquoi on reste ici ? Me lança-t-il.
— Ici ? Quel rapport ?
— J’étouffe, j’en ai marre de ce village, on a pas d’attaches, allons-nous en.
— Mais pourquoi veux-tu partir ? Ce village nous apporte tout ce qu’il nous faut. Quel est le problème ?
— Le problème c’est que tu es fou !
Incrédule, je ne sus que répondre à cette accusation. Aussi le silence tomba entre nous.
Je finis par répondre :
— Fou ? Que veux tu dire Mel ?
— Ils disent tous ça ici… la gorge nouée et les yeux baissés, il me répondit doucement. Ils disent que tu es le fou du village, tous les villages en ont un et ici, c’est toi, alors je suis le fils du fou, c’est formidable dit-il avec sarcasme avant de reprendre plus calmement.
— Tu parles tout seul des fois, tu as des réactions qui n’ont parfois aucun sens, tu peux devenir violent sans prévenir.
Une douleur comme une griffure avait commencé à se répandre le long de mon dos, tout doucement, mais de plus en plus intensément, aussi je me massais la nuque pour me dénouer.
— Mais tu sais que c’est ma magie ? Je ne le fais pas exprès, je…
— Je le sais, me coupa-t-il, mais eux non et je ne peux rien dire pour te défendre puisque ce serait dangereux pour toi, surtout avec des crétins pareil.
— Mel, il ne savent pas c’est tout, ne les écoute pas.
— J’ai essayé, je te le jure, mais chaque jour c’est pire, alors aujourd’hui j’ai encore vu rouge, je me suis battu avec deux de ces idiots et crois moi qu’ils ne sont pas prêts d’oublier !
— Mon garçon, ce n’est pas une solution.
— Je sais ce que tu en penses et les préceptes de Yaël, tout ça, mais Yaël aussi a dû se battre parce que des fois, il ne reste que ça. Ou alors on part et on recommence tout ?
— Je ne peux pas Mel, c’est impossible.
Je le pris par l’épaule et lui transmit de l’apaisement par le biais de ma magie.
— Enlève ta chemise et va t’asseoir, je vais te soigner.
Il m’obéit et j’eus un haut le cœur en voyant ses contusions, ce n’était visiblement pas la première fois qu’il se battait. La griffure dans mon dos se fit plus présente, je serrai les dents et allai chercher la trousse à pharmacie dans la salle de bain.
Le temps du soin se passa en silence, aucun de nous n’osa parler, ni chercher le regard de l’autre et quand j’eus fini, il me remercia timidement, remonta chercher une autre chemise et s’enfuit.
Je regroupai le matériel de soin. Sentant toujours cette douleur dans mon dos, d’autres griffures s’y étaient mêlées.
Je connaissais bien cette sensation, même si je ne l’avais pas eu depuis longtemps, alors je me rendis dans la salle de bain. Alors que je croisais mon regard dans le miroir, je vis que la contusion de Mel était désormais sur mon visage. Mais surtout mon dos me brûlait, j’enlevai à mon tour ma chemise et la jetai dans la vasque, couverte des lignes de sang, je regardai mon dos tant bien que mal dans le miroir pour regarder l’étendu des dégâts
J’avais pris la colère de Mel et ma propre peine, et les avait changés malgré moi en douleur physique, comme je le faisais dans mon enfance : il ne manquait plus que ça. Je décidai que mon garçon n’avait pas besoin de ce souci supplémentaire.
Les mots qu’il avait prononcés m’avaient touchés, je ne sais pas moi-même ce qui me retient, mais je sais que je dois rester ici.
Notes de M.A. :
Ce fut la première fois que le mot “fou” fut prononcé, et le premier pas vers le cratère qui allait nous séparer pour plusieurs années.

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