Il y a des jours dont il vaut mieux ne pas se souvenir; pourtant, la nuit qui vient de s’écouler, j’ai peur de ne jamais l’oublier.
Une fois de plus, Mel et moi nous sommes disputés, pour une bêtise. Je ne le vois jamais donc quand je le croise, je lui dis toutes les choses qu’il doit faire, qu’il a mal faites, telle que mettre la vaisselle sale dans l’évier, ranger ses vêtements, ce genre de choses sans grande importance, mais hier, cela a pris une autre tournure.
Je lui ai demandé aussi fermement que j’en suis capable de ranger ses vêtements qui pendaient sur la rambarde de sa chambre et qui nous accueillent quand on rentre dans la maison, il m’a relancé sur son éternel sujet préféré : le fameux jour où il partira.
— Moi je ne suis pas comme toi, bientôt je partirai, me dit il sur un ton de défi, je partirai loin et je n’aurai plus à t’entendre me dire de ranger, je suis pas toi, j’ai plein d’affaires, ce sont des souvenirs et mes affaires prennent de la place, c’est ça d’avoir une vie, c’est pas de rester toujours tout seul chez soi sans voir personne juste avec son petit carnet.
— Mel tu sais bien pourquoi je me suis isolé, lui répondais-je en soupirant, je…
— Oui oui, je sais c’est pour me protéger ?! Bah ça ne me protège pas, les gens m’ont fui comme la peste pendant des années à cause de toi, parce que t’es soit fou soit maudit pour eux.
— Arrête de faire comme si la situation était simple, je n’ai rien choisi de tout ça, ni mon pouvoir, ni…
— Ni quoi ? Ni d’avoir dû t’occuper de moi ? C’est ça ? Eh bien je ne t’ai pas choisi non plus ! J’aurais été mieux n’importe où plutôt qu’ici.
— Calme-toi, je n’ai jamais dit ça !! Tu es comme un fils pour moi et…
Il me coupa en hurlant, la tête entre ses mains comme pour ne pas m’écouter.
— Mais tais-toi ! Tais-toi !! Je veux plus t’entendre !
A ces mots, ma gorge se noua et plus aucun son ne put sortir de ma bouche, je sentis une vague de colère émerger de Mel. Et il reprit :
— Je veux que tu dégage de ma…
Je fus projeté contre le mur sur sa seule demande, toujours incapable de parler, d’émettre le moindre son, je tombai à genoux par terre. Mel quant à lui s’était figé de terreur, alors que je toussais sous le choc pour tenter de reprendre ma respiration.
Il se remit à hurler, mais avec une grand détresse dans la voix :
— Qu’est ce qu’il s’est passé ? C’est toi qui a fait ça !?
D’une main je lui demandais de l’aide alors que de l’autre, je me tenais la gorge, il se mit à sangloter comme l’enfant qu’il est et gémit en hurlant :
— Mais dis quelque chose !
C’est alors que ma voix est revenue, et que le regard rempli d’angoisse et de rage, je lui ai hurlé :
— Sors de chez moi !! HORS DE MA VUE …”
Il est passé à côté de moi en me contournant pour atteindre la porte et s’est enfui.
Dès que j’ai réalisé ce que j’avais dit, je me suis précipité à sa suite, mais essoufflé comme je l’étais, je me suis écroulé après quelques mètres sans savoir par où il était parti.
J’étais perdu et je n’ose penser à ce qu’il avait ressenti.
Dès que j’en ai eu la force, je suis rentré jusqu’à la maison, où je me suis assis contre le pilier central de la bâtisse face à la porte, pour tenter de comprendre ce qu’il avait pu se passer pour qu’il me déteste ainsi, comment nous avions pu nous dire de telles horreurs, en espérant qu’il rentrerait au plus vite.
Alors que son pouvoir se montrait enfin, il fallait que ce soit dans ce contexte.
* * *
Je ne sais pas combien de temps je suis resté la gorge nouée et le regard fixé sur la porte, mais quand elle s’ouvrit, c’est Gaïzka qui la franchit.
— P’tit Lou, ton gamin m’a dit ce qu’il s’était passé.
Je commençai à m’agiter, plein d’inquiétude, à tenter de formuler toutes les questions qui me venaient.
— Il va bien, il était inquiet pour toi, mais avait très peur de te faire plus de mal, donc il ne voulait pas revenir, nous avons discuté, je l’ai calmé, il s’est endormi d’épuisement.
— Je lui ai dit que…
— Oui, je sais.
— Et il m’a dit…
— Oui, ça aussi, je sais. Vous vous êtes dit des sacrées conneries tous les deux, mais vous ne le pensiez pas, tu (le) sais ? Elle me tendit une main pour m’aider à me relever. Viens t’asseoir et tu vas me raconter.
A mon tour, je lui tendis la main pour accepter son aide, mais sans y mettre grande conviction.
— Tu veux vraiment que je te raconte une histoire qu’on vient de te raconter et qui était surement bien assez moche la première fois ?
— Vouloir c’est pas le bon terme, mais je crois que tu as autant besoin de vider ton sac que le gamin.
Alors que je me levais et que ma bouche s’ouvrait pour formuler une phrase, c’est un énorme sanglot qui surgit, Gaïzka me prit dans ses bras et me souleva comme si j’étais une brindille pour me déposer sur ma couchette.
Elle servit un verre d’eau qu’elle me tendit, puis tira une chaise pour s’asseoir près de moi. Elle ne posait aucune question et me laissait le temps de reprendre mes esprits entre deux sanglots.
Je lui racontai toute cette dispute, mais aussi toutes les précédentes qui me dépassaient complètement. Elle semblait ne pas avoir saisi l’ampleur de nos disputes avant ce jour.
— Il a eu des mots, Gaï, DES MOTS.
— Oui je comprends.
— Non, je veux dire, il m’a dit de ne plus parler et je ne pouvais plus parler, il m’a dit de dégager et j’ai dégagé, m’a obligé a parlé et j’ai parlé. C’est le pouvoir de sa mère et de ma famille.
— Alors c’est ça, j’avoue que je comprenais pas trop quand il me l’a raconté hier.
— Hier ? Je me dressais pour regarder les fenêtres. Il fait nuit ?
— Oui, tu es resté seul longtemps avant que j’arrive.
Alors la porte cliqueta, et nos regards se tournèrent vers elle.
Mel resta pétrifié dans l’encadrement de la porte, je détournai les yeux et lui aussi.
Gaïzka prit la parole sans attendre.
— Tu es rentré gamin.
— Oui. Je voulais pas qu’il s’inquiète, dit-il avec une once d’arrogance miteuse.
Il agrippa la rambarde de l’escalier, enleva ses chaussures qu’il rangea soigneusement puis murmura un tout petit “bonne nuit”.
— Bonne nuit gamin, dit la voix chaleureuse de mon amie.
Elle se pencha vers moi et déposa un baiser maternant sur le front, puis me chuchota à l’oreille sur le ton de la plaisanterie :
— Moi qui espérait finir dans ton lit, le gamin a ruiné tous mes plans.
Puis elle ajouta un clin d’œil.
Je restai incrédule, ce qui me fit prendre une petite tape sur la tête.
— Je rigole, brindille, c’est de l’humour : des comme toi il m’en faudrait au moins 4 pour me rassasier. Bon, c’est encore trop tôt pour ce genre de blague alors ? Bonne nuit p’tit Lou.
J’esquissai d’un bref sourire, puis me laissai tomber sur le côté pour dormir, mes paupières lourdes se fermèrent sans que j’ai eu le temps de répondre.

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