Je n’ai pas vu Mel de la journée, mais quand je suis rentré de ma chasse florale, quelques ustensiles de cuisine et un couvert s’étaient ajoutés à ma vaisselle du matin, il est comme les chats : il part chasser et s’il finit le ventre vide, il retrouve rapidement le chemin de la maison.
La vie est bien calme ces temps-ci et même un peu morne. Au fond, je comprends que pour un adolescent de seize ans, ce village et cette vie bien rangée doivent être pesants. Ma réputation l’isole d’autant plus et je me demande souvent pourquoi nous restons alors que nous avons peu d’attaches.
Mais je ne peux me résoudre à partir après tant d’années.
Peut-être y aura t’il plus de choses à dire demain, l’après midi commence à peine, et je sais déjà qu’il ne se passera rien qui mérite d’être raconté.
* * *
La nuit est déjà bien avancée et nous sommes sûrement plus proches du matin que du soir. Finalement cette journée aura été plus surprenante que prévue. Pour résumer la situation, il y a actuellement un jeune homme qui dort sur le fauteuil près du mien et une petite fille qui m’a emprunté mon lit pour la nuit.
A la tombée de la nuit, le jeune homme a frappé à ma porte, il semblait agacé, mais mon pouvoir m’a indiqué qu’il s’agissait en réalité de panique. Celui-ci tenait serré dans ses bras la toute petite fille presque inconsciente.
L’homme, plus jeune que moi de quelques années, a de longs cheveux d’un blond doré, ils lui tombent négligemment sur les épaules, ses yeux d’un bleu violacé sont maquillés d’un peu de poudre dorée et d’un trait noir, quant à l’enfant, je suppose qu’elle doit avoir entre trois et quatre ans, ses cheveux rose pâle qui lui collent au visage à cause de la transpiration. Tous deux étaient enroulés dans une grande cape chaude faite d’une belle étoffe bleu nuit avec des constellations brodées en fils dorés.
Sans plus de présentations, l’homme m’expliqua de façon désordonnée et confuse que sa fille et lui étaient en pèlerinage depuis plusieurs semaines, mais qu’une fièvre avait soudainement pris l’enfant en quelques heures. Eléor était le premier village depuis des jours qu’il croisait, et à son arrivée, il avait été orienté vers le guérisseur du village : moi.
Étant donné son inquiétude et la précipitation, je ne lui dis que succinctement, que je n’étais qu’herboriste et j’entrepris d’examiner la fillette, en minimisant les contacts susceptibles de me faire ressentir la douleur de sa fièvre. Elle tentait de se débattre, mais n’avait plus la force de lutter. Aussi impressionnant qu’il fût, son mal ne me semblait pas la mettre en danger, cependant au vu de son jeune âge, il fallait être prudent. Même si la manœuvre me paraissait un peu cavalière, je proposai au jeune inconnu de donner un bain à sa fille pour aider à baisser la fièvre, puis de la mettre en tenue de nuit pendant que je préparais une infusion.
— Je suis venu ici sans rien, toutes nos affaires sont restées dans notre roulotte, au centre du village. Me dit-il sur un ton qui feignait la désinvolture.
Je lui tendis une de mes chemises, nous n’avions pas vraiment d’autre choix.
Seul dans le salon, je restai pétrifié un instant. Me ressaisissant doucement, j’énumérai le traitement pour une fièvre sur un enfant en bas âge, le bain à peine plus froid que le corps, l’infusion de pétales de tournesol séchés, les compresses froides … et après ? Je regarderais dans mes livres, ce ne serait que dans plusieurs heures qu’il y aurait vraiment des raisons de s’inquiéter.
L’état de l’enfant s’était déjà amélioré lorsqu’ils revinrent dans le salon.
— J’ai préparé une infusion pour la petite, je vous laisse la faire boire. Ensuite il faudra la coucher avec une compresse froide, a priori il n’y a pas lieu de s’inquiéter, mais il faudra veiller auprès d’elle afin d’être sûr que son état ne se dégrade pas. Surtout si vous êtes logés au village, il vaut mieux que vous passiez la nuit ici.
Mon bref moment de solitude m’avait permis de retrouver mon calme et le contrôle de mon pouvoir, malgré l’énorme place que ces deux-là prenaient émotionnellement.
Il la tenait maladroitement, un bras entouré autour d’elle et lui caressait le visage de son autre main en fredonnant pour l’apaiser, mais j’avais l’impression que c’était surtout lui qui en avait besoin. Il s’arrêta et demanda timidement :
— Je ne suis pas sûr de savoir lui donner ça, il fit un léger mouvement de tête pour indiquer la tasse, elle est presque endormie, j’ai peur de…
Et après un temps d’hésitation, il baissa d’un ton comme pour confesser une bêtise :
— Je ne sais pas y faire, pourriez-vous lui donner ?
Son regard était aussi fuyant et honteux que mon rire fut nerveux.
Je me suis malgré tout occupé d’un enfant pendant plusieurs années, et même si je n’allais pas lui donner de conseils sur comment gérer l’adolescence, j’étais plutôt à l’aise avec les petits. Mais dans l’état actuel, c’est-à-dire mes pouvoirs à fleur de peau et eux deux qui dégageaient un flot incessant, cela me posait un léger problème. Surtout qu’il était clair qu’ils n’étaient pas le genre de personnes à apprécier les empathes : le médaillon en croissant de lune de l’homme, ainsi que ses vêtements ou même les maquillages d’ornement que lui et sa fille portaient laissaient peu de place à mes soupçons. Ils étaient Luniens (j’utilise rarement ce terme, car il est un peu réducteur selon eux, mais c’est le nom court que l’on donne aux enfants de la lune).
Pour le bien de l’enfant, je décidai d’un compromis :
— Je vais vous guider mais il va falloir vous calmer. Votre stress est contagieux… pour elle ! Donc plus vous êtes agité, plus cela va être compliqué. Asseyez-vous.
Je lui désignais l’un des fauteuils et apportai la tasse, puis m’agenouilla à côté d’eux pour accompagner les mouvements de l’homme. Alors que nous nous effleurions, la petite porta un regard insistant sur moi, comme si ma présence la gênait, mais ce regard lui coûtait. Petit à petit, nous arrivions à trouver notre place pour que l’opération se passe au mieux. Je le débarrassais de la tasse, l’aidais à replacer l’enfant qui s’endormait, lové contre son père. Quand je revins, il me dit sans décrocher son regard d’elle :
— Merci… Je commençais à désespérer de trouver quelqu’un pour m’aider, j’ai cru que vous alliez me laisser sur le palier, vous n’auriez pas été le premier ce soir.
— Je n’y ai pas songé un seul instant, lui répondis-je avec un sourire. Elle s’est endormie ? Vous pouvez la mettre dans ma couchette, je prendrai le fauteuil pour cette nuit.
Il commença à se lever et tanga avant de retomber sur le fauteuil, je m’approchai précipitamment.
— Je vais m’en occuper, lui dis-je en lui tendant les bras.
Elle était endormie et émanait probablement moins de sentiments… J’allais peut-être devoir serrer les dents, mais la couchette n’était pas loin.
Quand je la pris, elle enroula ses bras autour de mon cou comme mon petit garçon le faisait à son âge quand il dormait. Je sentis un profond apaisement que nous partagions, il y avait une connexion magique qui m’échappait et qui m’échappe encore alors que j’écris, peut-être a-t-elle un pouvoir de télépathie.
Je la déposai doucement dans le lit, puis la recouvris d’une couverture en me revoyant dix ans plus tôt avec Mel.
— La petite dort, annonçai-je.
— Tsuki… me reprit-il avec douceur. Elle s’appelle Tsuki et moi, Nacht. Nous n’avons pas vraiment eu l’occasion de nous présenter.
— Quant à moi, je me nomme Louka, répondis-je. Pour autant que je puisse en juger, je ne pense pas qu’il y ait des raisons de s’inquiéter pour Tsuki, mais je ne suis que l’herboriste du village, pas le médecin donc…
— Vous êtes la personne qui nous a aidés. C’est déjà beaucoup, soupira-t-il en se tenant la tête du bout des doigts. Vraiment… Merci, vous n’imaginez pas l’hostilité des gens de ce village quand j’ai demandé de l’aide.
— J’en ai une vague idée, lui répondis-je en grimaçant. La nuit va être longue mais vous pouvez vous reposer même si le fauteuil n’est pas idéal… Je resterai éveillé.
Il était un peu étrange d’offrir l’hospitalité à quelqu’un que l’on ne connaît que depuis quelques heures, mais je ne savais plus bien où j’en étais. J’avais toujours aimé recevoir et cela ne m’était plus arrivé depuis des années, à l’exception de Gaïzka. C’était peut-être mon isolement qui avait pris le pas sur ma raison, car j’avais l’impression de retrouver une place dans l’univers.
— Voulez-vous boire quelque chose ? Du chaud ? Du froid ? Ou même manger ? Je ne sais pas si…
Il m’interrompit avec un petit rire, sa voix embrumée de sommeil et le sourire aux lèvres.
— Je débarque chez vous à une heure indue, vous fais travailler jusqu’à l’aube et vous me proposez le gîte et le couvert. Depuis que je voyage, vous êtes bien le premier. Il fit une pause. Mais j’avoue qu’une boisson chaude ne serait pas de refus.
Je m’affairai en cuisine pour préparer nos deux tasses et m’arrêtai quelques instants pour observer l’état de notre malade, puis revins apporter sa tisane à Nacht, que je trouvai sans surprise endormi ; je posai sa cape sur lui et bu ma tasse tranquillement.
* * *
Mel vient de rentrer, je l’ai intercepté pour lui expliquer la situation, il est parti se coucher mais ne semblait pas trop apprécier la présence d’inconnus chez nous.
Je vais commencer à préparer le petit déjeuner pour tout le monde, je dois admettre que je ne suis pas mécontent d’avoir des invités.

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