J’enchaîne donc mon récit de la soirée avec celui de la matinée qui commence : la jeune Tsuki n’a pratiquement plus de fièvre, Mel est encore couché, mais je l’entends se retourner dans tous les sens. Quant à Nacht, il dort d’un sommeil de plomb comme s’il n’avait pas pu le faire depuis un certain temps.
* * *
Nacht se réveilla alors que je disposais la table, après un bref échange de politesses, il se leva douloureusement du fauteuil et alla voir l’état de la petite.
— Elle va de mieux en mieux, mais je vous conseille de rester au village au moins quelques jours, la route est fatigante pour une enfant et il vaut mieux qu’elle soit complètement rétablie avant de repartir, lui dis-je joyeusement en coupant des pommes.
— Ce n’est pas vraiment dans mes projets, nous sommes plutôt pressés… N’est-ce pas ?
Il tendit ses bras à l’enfant avec un sourire tendre et elle lui répondit en levant ses mains vers lui, mais avec une énergie limitée, alors il la prit contre lui et se tourna vers moi.
— Au fait, quelle était votre destination initiale ? demandai-je pour faire la conversation.
— Tsuki est en âge de débuter sa formation pour la magie. Enfin… des choses habituelles pour ma communauté.
Son sourire exagéré me laissa entrevoir une excuse vite trouvée, mais j’entendis un grincement venant de l’étage et me rendis compte que Mel nous observait du haut de sa chambre. Tsuki l’avait probablement vu depuis les bras de son père, alors que lui tournait le dos à la rambarde, aussi j’invitai Mel à descendre en lui montrant la table avec un mouvement de tête. À ma grande surprise, il accepta de se joindre à nous.
Il descendit quelques marches et j’entamai les présentations :
— Mel, je te présente nos invités, Nacht et sa fille Tsuki dont je t’ai parlé quand tu es rentré. Nacht et Tsuki, je vous présente Méallan, mon…
Nacht m’interrompit en se tournants vers moi et me dit tout sourire :
— Ton fils ? Je comprends d’où tu tenais ton habileté avec Tsuki, il se remit face à Mel et lui tendit la main, Enchanté Méallan.
— Neveux, pas fils, Mel lui tapa dans la main comme pour accepter cette présentation et reprit. NaRRRte… c’est bizarre comme nom !
Je me renfrognai en voyant mon garçon à la limite de l’impolitesse, mais Nacht ne prit pas la peine de relever. Je pris la parole avant de laisser mon jeune rebelle dire une bêtise, tout en installant un couvert de plus.
— J’allais servir le petit déjeuner, j’ai préparé de la caroube chaude et des pommes aux céréales et aux épices… tu en veux ?
Mel acquiesça d’un bruit entre le grognement et le “oui”.
Mon invité déposa sa fille sur l’une des chaises avec douceur et s’assit à côté, cependant celle-ci ne semblait pas très connectée à ce qu’il se passait autour d’elle.
Voyant mon air soucieux, l’homme me dit gentiment avec un aplomb désarmant :
— Si c’est son air un peu… ailleurs qui te perturbe, elle est souvent comme ça. Certes, elle ne l’est pas autant d’habitude, mais ça ne doit pas t’inquiéter. Et merci pour le repas, nous n’en demandions pas tant.
— Excusez-moi, je ne voulais pas… j’avais peur que ce soit dû à la fièvre, je détournai les yeux, un peu gêné et changeai de sujet : vous m’avez bien dit que vous aviez laissé vos affaires dans le centre du village ? Vous avez une chambre à l’auberge j’imagine ?
— Non, nous avons notre maison roulante là-bas, elle ne se déplace pas facilement dans les rues étroites de ce genre de village, je l’ai entreposée aussi loin que j’ai pu dans le centre et nous avons continué à pied. Les gens ne sont pas toujours rassurés quand ils voient ce genre de bâtiment, donc ça n’aide pas pour entrer en contact.
— Une maison roulante ? À quoi ressemble-t-elle ? C’est une sorte de roulotte ?
— Une très grosse roulotte, en effet, je dirais que ce sont quatre murs de bois et un toit. Le tout roulant à l’énergie magique.
Méallan ne disait rien mais ne semblait pas louper une miette de la discussion.
— Je ne me souviens pas avoir déjà vu ce genre de structure.
— Si tu veux, je vous ferai visiter avant de repartir, c’est le moins que je puisse faire en guise de remerciement. Nous n’allons pas vous envahir plus longtemps.
— Vous êtes libres de partir quand vous voulez, mais il me semble préférable que Tsuki reste au calme avant que vous ne traversiez tout le village pour rejoindre votre maison.
Il eut un air agacé, la situation ne semblait pas prendre une tournure qui lui était favorable. On sentait que sa demande lui coûtait, pourtant il avait l’air au pied du mur :
— J’abuse de ton hospitalité, mais il faudrait que je rentre chercher de quoi nous changer ainsi que quelques affaires, orgueilleusement, il retint un soupir. Si tu le veux bien, j’aimerais te laisser Tsuki le temps d’organiser notre escale improvisée, avant de la ramener chez nous. Je ne serai pas long.
— Sans problème, il vaut mieux attendre qu’elle n’ait plus de fièvre du tout avant de la déplacer.
— En espérant juste que le village soit plus accueillant qu’hier soir, puisque nous n’allons pas avoir le choix de rester.
Mel, qui observait la situation avec méfiance sortit de son mutisme :
— Vous êtes “de la lune” n’est ce pas ? Bah vous étonnez pas que les gens veuillent pas de vous, ça fait des années que les Luniens ont le contrôle des grandes villes et laissent les villages crever.
J’étais choqué de voir Mel parler ainsi à quelqu’un qu’il ne connaissait même pas, mais également surpris de le voir parler de “politique”.
— Allez Louka, fais pas cette tête ! Sans eux tout serait bien plus simple pour tout le monde ! T’es pas d’accord…?
Je balbutiai une réponse :
— Mais Mel, tu ne peux pas accuser Nacht comme ça, tu…
Nacht éclata de rire :
— Ne t’inquiète pas Louka, depuis que j’ai commencé mon voyage, j’ai rencontré beaucoup de gens qui me regardaient de travers sans jamais me dire pourquoi. Toi, mon garçon, tu m’intéresses, explique-moi donc ce que les miens vous ont fait.
Déconcerté, Mel devint rouge, puis partit en claquant la porte, quant à Nacht, il semblait toujours amusé mais dans l’attente sincère d’une réponse.
— Excuse-moi, je ne voulais pas le faire fuir…
— C’est moi qui suis désolé, je ne m’attendais pas à une telle réaction de sa part, c’est vrai que les relations avec les enfants de la Lune sont… compliquées, mais je ne sais même pas ce qu’il en sait réellement.
Nacht m’aida à débarrasser la table, il jeta sa cape sur ses épaules avec élégance et après avoir expliqué à Tsuki qu’il s’absentait un bref instant pour aller chercher différentes choses, il la remit au lit sur mes conseils et quitta la maison.
J’entrepris de faire la vaisselle et à ranger ma cuisine, je sentis comme un poids au niveau de mon genou.
Je baissai les yeux et croisai ceux de Tsuki qui me scrutaient, les deux mains agrippées à ma jambe de pantalon :
— Il revient quand papa ?
Je réalisai que je n’avais pas réellement entendu sa voix jusqu’à maintenant. Je m’accroupis face à elle pour lui répondre :
— Il a dit qu’il ne partait pas longtemps, tu devrais te reposer en l’attendant, tu ne crois pas ?
J’approchai ma main de son front en prenant garde à ne pas la toucher, ce qui n’était vraiment pas pratique, et constatai qu’elle avait encore de la fièvre. Elle ne dut pas apprécier, car aussitôt et sans me demander mon avis, elle plongea ses mains dans mes cheveux de chaque côté de ma tête et trouva pertinent de tirer. Elle grimaça alors que je m’exclamais :
— Aïe ! Mais ! …Pourquoi tu me tires les cheveux ?
— Ha ha ha, ils sont tous bizarre tes cheveux ! ‘Sont pas beaux.
Après un long échange pendant lequel j’apprenais que j’étais laid, puisque je n’avais pas de paillettes, de fleurs et autres ornements colorés, je lui demandai si elle ne voulait pas plutôt que je lui lise une histoire. L’idée ne sembla pas lui déplaire, aussi je m’assis sur l’un des fauteuils, l’invitant à prendre le second, mais elle décida que mes genoux semblaient plus confortables et m’escalada avant que je n’ai le temps de dire quoi que ce soit. Je débutai mon histoire.
Je ne sais pas si elle s’endormit instantanément, mais il ne me fallut pas longtemps pour sombrer.
Quand j’émergeai de mon sommeil quelque temps plus tard, Nacht était assis dans le fauteuil voisin, et lisait un de mes livres. Je tentai de me relever précipitamment, réalisant que je m’étais endormi alors que je devais surveiller l’enfant, mais le poids sur moi m’empêcha tout redressement : la petite humaine affalée sur moi dormait profondément. Nacht tourna une page avec un sourire amusé et me dit :
— Je suis impressionné, d’habitude elle ne se laisse approcher par personne à part moi, mais je vous laisse à peine une heure et quand je reviens, elle m’a remplacé par un autre dont elle n’a probablement même pas retenu le nom.
— Elle ne voulait pas dormir, parce qu’elle n’était plus fatiguée m’a-t-elle dit, alors je lui ai proposé une histoire en espérant l’aider à se reposer, la suite semble assez évidente… lui répondis-je un peu gêné.
Je repris mes esprits peu à peu, et me rendis compte que Nacht avait pris le temps de se changer mais aussi de se coiffer, ses cheveux étaient attachés en de multiples tresses plaquées sur son crâne avec quelques petits ornements dorés ici et là, ses yeux et ses tempes étaient colorés par des fards bleu et or. Je ne voyais qu’assez peu sa tenue mais elle laissait deviner la majeure partie de son torse, ce qui est assez peu commun par chez nous. Je compris mieux ce qui clochait avec mes cheveux selon Tsuki. Il me regarda du coin de l’œil et me dit sur le ton de la plaisanterie :
— Si tu en as marre de servir de coussin, je peux l’enlever. Sinon nous partirons dès qu’elle sera réveillée.
— Vous avez récupéré ce que vous vouliez ?
— J’avais un doute mais tu me vouvoies bien ? Après cette folle nuit passée ensemble je pensais que nous étions plus proches.
Même s’il l’avait dit sur le ton de la plaisanterie, je rougis à ce que je pris pour un sous-entendu coquin; je suis habitué à plus de réserve et de pudeur sur ce genre de sujet. Il ne sembla pas voir mon expression et enchaîna sur un ton contrarié :
— Les choses ne se sont pas passées comme je l’espérais. J’ai pu rentrer sans encombre, me changer, me rendre présentable, mais quand je suis sorti, plusieurs personnes en charge du village m’attendaient. Ils m’ont ordonné de partir, ce que j’ai refusé étant donné que je t’avais laissé Tsuki et quand bien même, je dois rester le temps de sa convalescence; j’ai beau leur avoir expliqué, ils ne me laisseront plus accéder à ma roulotte à ma guise. Quand j’y retournerai, ce sera pour partir définitivement du village.
Il poussa un long soupir d’agacement et s’enfonça un peu plus dans le fauteuil. Sans réfléchir plus d’une seconde, je lui répondis :
— Alors, que comptes-tu faire ? Tu veux rester ici le temps d’être sûr que ta fille puisse reprendre la route ?
Il se redressa d’un bon, et me dit :
— C’est une invitation ? Les dieux soient loués ! J’espérais tellement que tu me dise ça ! J’ai tourné ça dans tous les sens mais je ne savais pas comment te le demander. Tu es sûr de ta proposition ? Je ne veux pas te mettre dans une mauvaise situation vis-à-vis des gens d’ici.
— Il semblerait que je sois déjà le mouton noir de ce village, cela fait longtemps que je n’ai plus de relation avec ceux d’ici. Et à dire vrai, je suis content d’avoir un peu de compagnie.
Il y a eu un grognement émanant de la petite chose endormie sur mon torse, Nacht se leva et lui dit quelques mots auxquels elle répondit en se frottant vigoureusement les yeux. Il me dégagea de ma charge, et repris :
— Je vais m’occuper un peu d’elle, lui mettre des vêtements plus adaptés… Au fait, j’ai pris quelques affaires pour faciliter notre hébergement, j’espère que tu ne te sentiras pas envahi.
Il partit dans la salle de bain avec la petite et j’en profitai pour me lever et m’étirer, un léger sourire courant sur mon visage bien malgré moi; je ris discrètement en voyant ce que je n’avais pu apercevoir depuis mon fauteuil : l’entrée de ma maison était bel et bien envahie de leurs affaires, leur bric-à-brac ainsi que deux matelas roulés sur eux mêmes et maintenus par une sangle.
* * *
Mon invité ne semble pas savoir faire grand chose de ses dix doigts, à part coiffer ou maquiller : il a voulu m’aider à cuisiner, mais il n’avait jamais dû s’y essayer avant, de même pour la vaisselle, qui semble bien complexe pour lui, ce n’est pas la bonne volonté qui manque mais il n’a pas l’air d’avoir déjà fait ça auparavant. Je me demande comment il peut voyager sans aide alors qu’il ne sait pas faire ce genre de tâches. En fin d’après-midi, après que nous ayons fini la préparation du repas, j’ai sollicité un peu de temps pour moi afin de tenir mon journal, Nacht en a profité pour lire un peu, il semble très intéressé par ma bibliothèque même s’il ne lit que la langue commune. Quant à Tsuki, elle semble trouver que mon lit est une bonne cabane et vient parfois nous montrer les dessins qu’elle y fait. Après un moment, et trouvant que l’on ne s’occupait pas assez d’elle, elle est revenue vers moi et a voulu grimper sur mes genoux, j’ai attrapé son bras pour l’aider, et ce contact fut des plus déplaisants.
C’est difficile à expliquer mais pendant un instant, mes paupières furent brûlantes, ma tête tumultueuse et je fus pris de haut le cœur. Tout mon corps était douloureux. J’ouvris mes yeux et me retrouvai nez à nez avec moi-même, un Louka qui me semblait très grand et me regardait de toute sa hauteur, aussi déboussolé que je pouvais l’être, et qui me scrutait. Le bras tatoué qui était habituellement le mien tenait mon petit bras potelé. Je regardai le corps que j’habitais et constatai que je portais un short bouffant foncé et un petit corsage lilas avec des manches chauve-souris, et que les cheveux qui pendaient devant mes yeux étaient rose pâle.
Réalisant que j’avais pris vie dans le corps de Tsuki, j’arrachai mon bras de cette main qui me tenait et je me retrouvai instantanément à ma place, assis sur la chaise face à la petite fille. Nous nous sommes regardés, tous les deux, sans comprendre ce qu’il avait pu se passer. J’avais été elle pendant quelques instants, mais comment ? Je pense qu’elle a vu par mes yeux également, car elle semblait ne pas savoir si elle devait hurler ou faire comme s’il ne s’était rien passé.
Je me souviens avoir lu quand j’étais jeune que ce genre de phénomène pouvait se produire quand deux personnes qui ne contrôlent pas le flux de leur pouvoir entrent en contact.
Depuis cet événement nous nous regardons différemment, elle veut encore plus être avec moi et je ne veux surtout pas la toucher. Dans ma volonté de faire comme si de rien n’était, j’ai proposé d’installer leurs couchages.
Nous avons poussé les meubles du salon pour installer les matelas par terre puis agrémenté de couvertures ce qui me semblait complet, mais Nacht me demanda l’autorisation de décorer un peu, c’est peut être sur la notion de “un peu” que nos visions diffèrent mais ce n’était pas déplaisant pour autant :
Il a accroché au mur et aux poutres des voiles brodées de couleurs soutenues.
des étoffes transparentes réalisées à partir de fils eux-mêmes tissés par des araignées. La plus grande est bleu nuit, une autre plus petite est violet foncé et la dernière de taille intermédiaire est bleu clair. Chacune est brodée à la main avec des fils ton sur ton et d’autres dorés, représentant les constellations. Ce sont des motifs traditionnels de ma congrégation que l’on garde proches de nous pour conserver le lien avec les dieux, premiers enfants de la Lune.
N.X.
Cela fait plusieurs fois en une seule journée que je note ce qu’il se passe, aussi Nacht m’a demandé ce que j’écrivais. J’ai expliqué brièvement que je tenais un journal, ce qui n’a pas manqué de l’intriguer, alors il s’est penché par-dessus mon épaule et, avec ma permission, a rédigé ces quelques phrases, ses longs cheveux tressés glissant sur sa nuque et tombant sur la table à côté de mon carnet. Ils semblent n’avoir aucune notion d’espace personnel, tous les deux ! Cela me gêne moins que je l’aurais cru, mais c’est tellement inhabituel… Il était si près que je sentais l’odeur de sa peau.

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