Durant la soirée d’hier, nous avons fait plus ample connaissance, sous la surveillance de Mel, qui est rentré tôt comme si c’était dans ses habitudes. Il est resté toute la soirée sur une chaise à nous regarder discuter avec son air suspicieux.
Nacht nous a expliqué être en voyage depuis maintenant plusieurs semaines, pour amener Tsuki dans l’une des villes qui abrite la plus grande congrégation des Lunes. Une ville entièrement sous leur pouvoir, où elle pourrait être formée aux différentes grandes magies, telles que la lecture des cartes, le pouvoir des pierres, ainsi que l’interprétation des feuilles de thé ; mais surtout, déterminer si elle possède une magie héréditaire, ce qui lui donnerait accès à une éducation supérieure et plus tard un travail dans les hautes sphères. En chemin, ils avaient perdu leurs guides et devaient maintenant se débrouiller seuls. De plus, il devait arriver au plus vite sous peine d’être refusé aux sélections. Mel a tenté de savoir quelle était sa place, son travail, dans la ville d’où ils venaient mais Nacht ne semble pas vouloir en parler, il évite le sujet.
Cela ne semble pas en accord avec son caractère, mais il est très secret, aussi il a posé beaucoup de questions sur le village, la vie ici, mon métier…
Je peux paraître naïf voire innocent sur certains sujets, mais je vois bien qu’il nous ment. Quelque chose ne va pas dans son récit.
Quand le repas fut fini, je débarrassai la table puis entamai la vaisselle alors que Nacht couchait la petite qui ne semblait pas du tout d’accord avec une telle idée. Mel vint alors m’aider, je ne l’avais pas vu faire ça depuis de nombreuses années mais je l’accueillis avec grand plaisir. J’allais engager la conversation quand il me dit abruptement :
— Il faut qu’ils partent. Le plus tôt possible.
— Et pourquoi ça ? Tout se passe bien ! Et puis ce n’est que pour quelques jours.
— Mais c’est dangereux, il pourrait te …
Il se rapprocha de moi, et reprit sa phrase la gorge nouée, il chuchota.
— Il pourrait te tuer ! Ou te dénoncer.
— Tu t’inquiètes pour moi ?
Il avait peut-être raison, mais son inquiétude pour moi me touchait. Je ne pus m’empêcher de sourire, ce qu’il prit pour de l’inconscience de ma part.
— Je rigole pas. Ils n’ont pas l’air bien méchants, mais on a passé toute notre vie à cacher aux villageois ce que tu étais, et là tu prend des risques pour des inconnus, soupira-t-il avant de regarder nos hôtes en essuyant la vaisselle. Je trouve que ça n’en vaut pas la peine…
— J’ai de bonnes raisons de croire qu’il ne le fera pas. Tout va très bien se passer.
— Bon, je vais me coucher, dit-il avant de faire un petit geste de la main à nos invités, installés dans leur tente. Bonne nuit.
Nacht lui rendit la politesse d’un mouvement de tête silencieux, et Tsuki lui répondit :
— Bonne nuit Mé-A-Lane ! Tu joues avec moi demain ? Promis ?
Elle prenait grand soin de bien prononcer chaque syllabe de son prénom.
Pris de court, un sourire lui monta aux lèvres.
— D’accord, c’est promis, on fera un jeu ensemble, mais pour ça il faut qu’on se repose bien. Donc il va falloir que tu t’endormes très vite !
À ces mots, Tsuki se cacha sous les couvertures pour faire mine de dormir mais son rire d’enfant la trahissait. Mel monta les escaliers, un mince sourire aux lèvres.
* * *
La maison est à peine réveillée, alors je vais profiter de cette brève accalmie pour parler de nos deux invités, maintenant que j’en sais un peu plus sur eux. Au départ, comme je ne pensais pas qu’ils resteraient, mes présentations sont restées très sommaires, mais à l’aube de ce troisième jour cela devient nécessaire. Ils sont tous les deux dans leur “tente” de fortune en tailleur à se maquiller mutuellement et à rire ensemble. Ce moment de douceur semble être un point fixe dans leur routine matinale, on y voit toute leur complicité.
Je fais ces portraits avec le plus de neutralité possible, je ne juge pas leurs coutumes et leurs traditions, ce que je décris a pour but d’être représentatif de leur personne.
Nacht est un bel homme, ce qui est plutôt habituel chez les enfants de la lune puisqu’ils sélectionnent les leurs (je n’en sais pas plus, je ne m’étendrai pas sur le sujet). Il m’a dit avoir vingt-sept ans, sa peau est d’une teinte dorée, il a des yeux allongés, clairs, d’une couleur peu ordinaire, entre le bleu et le violet. Comme je l’ai déjà dit, il a les cheveux très longs, qu’il semble souvent porter tressés. Une fois libres, ils lui descendent jusqu’à la taille, une véritable crinière entre le blond et le doré parsemée de quelques fines mèches presque blanches. Il a une mâchoire très anguleuse légèrement dissimulée par une barbe naissante, son nez est fin et plutôt allongé, sa bouche magnifiquement dessinée s’étire le plus souvent en un sourire espiègle.
De ce que j’ai compris, la mise en beauté est très importante chez eux, aussi il n’est pas habitué à se montrer non-coiffé ou non-maquillé, ainsi que sans bijoux. Ce serait comme sortir nu pour nous. Il accroche des petits ornements à sa chevelure, soit des anneaux soit des petites choses pendantes en formes de lunes, d’étoiles, mais aussi des plumes, des coquillages, c’est selon les circonstances. On voit rapidement que l’or est une couleur importante pour lui, ou peut être pour eux, car la très large majorité de ce qu’il porte en contient. Il en va de même pour les bijoux : il arbore fièrement sur son torse un médaillon en croissant dont les deux pointes sont accrochées à une chaîne qu’il semble porter tout le temps, même pour dormir, et aujourd’hui un ras de cou simple. À ses oreilles pendent des boucles qui ressemblent à des soleils.
Je pense que je pourrais prendre plusieurs pages rien que pour décrire tous les bijoux qu’il porte.
Concernant sa tenue, il porte une sorte de tunique bleu roi avec des galons argentés, ouverte pour laisser voir son torse, qu’il ne semble pas gêné de montrer, et maintenue à la taille par une large ceinture dans les mêmes couleurs, avec des sortes de protections de poignet bleu nuit, comme portent les combattants mais uniquement à but décoratif. En bas, il arbore un pantalon crème, aux formes larges et resserré aux chevilles ; je trouve utile de préciser qu’hier il portait une sorte de jupe.
Il s’est maquillé le visage lui-même, en dessinant des sortes d’ailes dans la continuité de ses yeux jusqu’aux tempes avec des fards blanc et violet clair. Et c’est Tsuki qui apprend à faire ce genre de maquillage sur les épaules de son père.
Tsuki quant à elle a les cheveux d’un très joli rose pâle, mais on voit qu’ils étaient blonds à l’origine. Ils lui arrivent jusqu’aux épaules, et ont l’air aussi vaporeux qu’un pissenlit. Nacht tente de les coiffer mais cela semble bien compliqué.
Ses yeux sont plus ronds que ceux de son père mais le lien de parenté est évident, surtout vu la spécificité de leurs couleurs. Elle a également la peau dorée même si c’est moins marqué chez elle. Elle porte plusieurs grands colliers de perles en bois peints de couleurs claires, Nacht m’a expliqué qu’elle était trop petite pour avoir des bijoux dorés.
Aujourd’hui, il lui a fait des fleurs roses au coin des yeux, adaptées à la taille de son minuscule visage, les maquillages sont bien moins sophistiqués. Elle porte une jupe composée de multiples volants d’un rose vif, tout bouffants, ce qui est plutôt rigolo sur son petit corps, et en haut, elle est vêtue d’un vêtement ample sans manches maintenu à l’encolure sur une sorte de foulard, qui passe autour de son cou et est noué au niveau de la nuque. Cet étrange corsage est bleu turquoise, le tout recouvert d’un gilet à manches longues qui lui descend jusqu’au bas des chevilles, bleu clair en bas et qui se dégrade vers du bleu nuit en haut. Pour finir, elle porte aujourd’hui des sortes d’ailes de papillons en tissu multicolore qui semblent la rendre infiniment heureuse.
* * *
Chose promise, chose due : Mel s’est absenté juste après manger pour descendre acheter des craies au village et pouvoir jouer avec Tsuki. Ils ont entamé de re-décorer le salon fleurs, soleils, et autres animaux sur chaque surface apte à être décorée. Aussi méfiant soit-il envers Nacht, jouer avec Tsuki ne semble pas lui poser de problème. Je les entendais rire depuis mon jardin. Je crois que Nacht était bien content de souffler un peu, car pour une enfant malade, elle a une énergie démesurée.
Soudain, Mel poussa un cri ; nous accourûmes dans la maison sans attendre une seconde.
Mon neveu tenait Tsuki à bout de bras et la regardait avec un drôle d’air, le nez plissé, comme si elle sentait mauvais. Elle ne semblait pas porter un grand intérêt aux questionnements qui se heurtaient dans la tête de Mel ; pourtant, lui restait sidéré.
— Tu m’as fait mal ! Et tu le sais très bien !
Elle prit une mine renfrognée alors qu’il la posait par terre d’un air suspicieux.
— Mais on fait pas ça ! On t’a jamais appris que ça ne se faisait pas ?!
Il se tourna vers nous deux. Il tentait de faire une phrase mais il était tellement en colère que les mots n’arrivaient pas à sortir de façon cohérente. Il tendit ensuite un doigt accusateur vers Nacht :
— Tu sais, n’est ce pas ? Dis-le que tu sais !
Nacht prit un air outré et cela suffit à faire sortir mon garçon de ses gonds.
— Vous faites que mentir, vous les adultes ! J’en ai marre.
Il partit en claquant la porte. Nacht alla aussitôt vers sa fille qui avait pris une expression de diva que l’on avait contrariée.
Il n’est pas facile de suivre ce que pense Mel, mais je suppose qu’il est arrivé aux mêmes conclusions que moi concernant Tsuki.
Nous n’avons pas reparlé de cet événement, Nacht et moi. Je ne prendrai pas le risque de me dévoiler, car si je me trompe sur le compte de Tsuki ou si Nacht n’a pas compris, il pourrait ne pas apprécier la nouvelle…
* * *
En début de soirée, alors que je m’occupais de préparer le repas, Gaïzka vint me rendre visite. A la façon dont elle se présenta à mon invité, je compris vite que Mel lui avait demandé de venir jeter un œil et s’assurer que je n’étais pas en danger, aussi elle ne se fit pas prier pour rester manger avec nous.
Elle ne se fit pas prier non plus pour faire la conversation ou poser des questions directes mais elle ne se montra jamais impolie ou déplacée. Elle interrogea Nacht sur les raisons de son voyage, ainsi que sur ses relations avec sa congrégation, le fait qu’il connaisse sa fille, qu’il voyage seul, la place qu’il occupait auprès des siens, et même si les réponses de ce dernier semblaient cohérentes, je voyais bien que Gaïzka touchait du doigt une vérité qu’il ne souhaitait pas partager. L’un et l’autre semblaient maîtriser l’art de la conversation à merveille. Nacht ne paraissait pas comme avec moi, il était concentré sur chaque mot qu’il disait, il les choisissait avec beaucoup de soin. Son attitude détachée face à Gaï, très digne me donnait l’impression d’un félin face à une louve. Mais mon amie me surprenait tout autant. En effet, je réalisais qu’elle connaissait très bien les enfants de la Lune et leur façon de vivre : après dix ans d’amitié, je me demandai soudain si elle n’avait pas vécu parmi eux.
Dans un moment de silence où tous deux semblaient avoir fini de compter les points d’une compétition fictive, je décidai d’aborder un tout autre sujet plus léger. Je demandai donc sur un ton guilleret :
— Au fait Nacht, je vois que tu passes beaucoup de temps à lire mes livres, trouves-tu des choses qui t’intéressent ?
— À vrai dire … Tout ce qui n’est pas des Lune m’intéresse.
Son attitude était redevenue celle qu’il m’avait montrée depuis son arrivée. Il ne cherchait pas à me dissimuler quoi que ce soit, mais en me répondant il sembla bien penaud.
— Chez moi, il n’y a que des livres sur notre peuple, donc le monde vu par les nôtres. Comme peu de gens savent lire et qu’encore moins savent écrire, j’ai cherché pendant longtemps ; mais rares étaient les livres qui me proposaient une vision des choses qui me semblait réaliste. Je ne renie pas ma religion, cependant tout ce que les hommes en ont fait me paraît bien loin de nos fondements. Aussi j’aimerais savoir… J’ai vu des ouvrages dans d’autres langues, et il y en a une qui m’intéresse…
Il ne semblait pas à l’aise mais la curiosité prenant le dessus, il reprit après une brève hésitation :
— Celle que tu as sur les bras… Je suppose que c’est la langue des fidèles de Yäel ?
Mon cœur se serra. Cherchait-il finalement à me prendre en défaut ?
Nacht peut sembler arrogant, se croire supérieur, parfois même se montrer cabotin mais à cet instant, il paraissait infiniment humble et je réalisai qu’en proposant cette conversation qui se voulait légère, j’avais au contraire ouvert une porte sur les vraies raisons de son voyage. Il semblait bien plus désarmé par ses propres questions que par celles de Gaïzka.
— En effet, lui répondis-je froidement en posant mes poignets sur la table, paumes tournées vers le ciel. Cela te pose-t-il un problème ?
Je retins mon souffle en le lui demandant mais je ne pouvais envisager de continuer sans que les choses soient claires entre nous. Les yeux de Gaïzka passaient de lui à moi : un geste de travers et elle lui sautait dessus. Mais sa réponse fit retomber toute la tension :
— Je dirais plutôt que je vous cherchais. Je veux comprendre, je veux que tu me racontes, que disent tes livres sur la rencontre de Yael avec les êtres divins ?
C’est ainsi que cette soirée qui avait commencé de manière semblable à un interrogatoire devint un moment de partage de vieilles histoires, dont une en particulier que je connaissais par cœur (que je joindrai à mon carnet). Le repas se poursuivit alors que je la racontais. Quand Tsuki fut couchée, nous décidâmes d’aller continuer notre soirée dans l’herbe à côté de la maison pour profiter des étoiles.
Pour commencer, il faut savoir qu’on assimile souvent Yaël à une divinité mais c’est à tort ; Yaël est plutôt à l’origine d’une pensée qu’elle nous a transmise.
J’ai grandi parmi des fidèles de Yaël, l’une des plus vieilles communautés de croyants de notre ère. Cependant, après des années de conflits avec les enfants de la Lune, notre nombre a considérablement diminué et surtout nous nous sommes dispersés. Yaël nous invite à apporter de la lumière dans le monde, elle a fait disparaître les neuf divins, des divinités bestiales laissées par les anciens hommes lors de l’effondrement de leur civilisation ; grâce à elle, nous pouvons aujourd’hui vivre sur notre planète sans craindre ces entités sauvages.

Laisser un commentaire