Encore une matinée qui a commencé de façon surprenante.
Dès mon réveil, j’ai tenté de m’extirper de mon lit sans bruit pour aller faire quelques emplettes, opération devenue délicate au fil des années, car la structure de ma couchette est liée à l’escalier et par extension à la poutre principale. Le moindre faux mouvement fait grincer l’ensemble.
Et autant nos invités ne connaissent pas assez la maison pour que cela attire leur attention, autant Mel oui.
À peine sur mes pieds, je le vis arriver au bas des marches sans un bruit, avec son pas de félin quand cela l’arrange. Il me fit un signe de tête pour me suggérer de sortir de la maison avec lui et il ne me fallut pas longtemps pour comprendre qu’il guettait mon réveil.
Je passai un pantalon, une chemise ample et pris un plaid dans lequel je m’emmitouflai avant de mettre le nez dehors.
Il marchait devant moi, et je le suivais, en émergeant tant bien que mal avec la brise du matin.
Il me proposa de nous asseoir tous les deux dans l’herbe pour discuter. Une fois installés, il lui fallut encore quelque temps avant de me dire pourquoi il avait organisé cette entrevue.
— Je voudrais partir du village.
— On en a déjà parlé mille fois, lui répondis-je en soupirant.
— Non, justement. Sa voix était calme et posée. Je sais qu’on a évoqué la question mais c’est tout. Tu me répondais que non, principalement parce que j’étais trop jeune et que partir seul, c’était dangereux.
— Et c’est bien vrai, non ? l’interrompis-je.
— Et comme ta réponse m’agaçait, je quittais la maison en claquant la porte et le sujet était clos, continua-t-il sans prêter attention à ma remarque. Donc cette fois, je voudrais que tu m’écoutes jusqu’au bout et que tu me promettes de réfléchir avant de répondre quoi que ce soit.
Bien qu’agacé par cette discussion qui me semblait stérile, sa démarche méritait que je l’écoute. J’acquiesçai en tentant de cacher mon agacement. Mel déplia le papier qu’il tenait dans les mains et auquel je n’avais pas prêté attention jusque-là.
— Point numéro un, je veux retrouver maman : tu sais pas plus que moi pourquoi elle m’a laissé chez toi. Moi, j’veux comprendre, et du coup, maintenant j’ai des pistes pour retrouver mon père, heuu, c’était le point deux. Point trois, rien ne te retient ici, Gaï veillera sur la maison si tu lui demandes, du coup tu peux nous accompagner et t’assurer de tout retrouver à ton retour.
Le “nous” de sa phrase sortait de nulle part et je me fis la réflexion qu’il avait donc organisé ça avec quelqu’un.
— T’es même pas heureux ici de toute façon alors autant essayer ailleurs ! Quatre, je partirai tôt ou tard, tu pourras pas me forcer à rester au village jusqu’à ma mort. Cinq, je peux pas me former ici, j’ai pas le choix de bouger si je veux apprendre mon métier.
Il parlait de ce métier comme si j’en connaissais l’existence mais je ne me rappelais pas qu’il m’en ait parlé un jour.
— Et six, que tu m’accompagnes ou non… Tu as peur que je parte seul, mais Nacht part bientôt et les archives ainsi que le village où maman vivait quand je suis né sont dans la direction où il va. Sa caravane dispose d’assez de place pour que nous soyons du voyage. Et puis je pense que tu serais content de passer plus de temps avec eux deux… Tu es plus jovial depuis leur arrivée.
— Tu m’as l’air d’avoir bien réfléchi à tout ça, au point de t’immiscer dans le voyage de Nacht. Qu’est ce qui te fait croire qu’il veut de toi dans sa caravane ?
L’absence de réponse de Mel, sa préparation calme et complète, et ce “nous” un peu plus tôt.
Je sentis mon visage rougir de colère.
— Vous avez comploté ? Vous avez déjà tout organisé ensemble ? Ici, c’est chez nous, rien ne nous attend ailleurs ! Tu entends : RIEN ! Hier encore tu le détestais et maintenant, c’est ton meilleur ami ?
Mel avait gardé les yeux baissés et je décolérai un peu, me rendant compte que malgré sa démarche mature, c’était toujours un adolescent. Il soupira :
— Je pensais que tu étais moins borné… T’es peut-être un empathe mais tu comprends rien aux sentiments. Je perds mon temps avec toi.
Il se leva rapidement, et sans me regarder, il s’éloigna de la maison.
Je bondis sur mes pieds pour lui hurler de revenir, mais mais mon absence de répartie se fit sentir puisque aucune remarque pertinente ne me vint.
D’un pas agacé, je retournai donc seul à la maison, un peu ébranlé aussi. Sitôt la porte passée, je sentis comme un malaise entre Nacht et moi, il était assis à table, un paquet de cartes à la main, quelques unes sur la table. Il tentait de donner l’impression d’être concentré alors que je remarquais bien qu’il me surveillait du coin de l’œil. La petite “jouait” tranquillement, à sa façon étrange : allongée par terre, les yeux dans le vague, tournée vers le plafond, les bras en l’air, disant parfois quelques mots.
Je voulais faire preuve de diplomatie, je voulais vraiment, mais les mots qui me vinrent n’étaient pas de cet avis.
— Tu as proposé à Mel de partir avec toi ?
Il se mordit la lèvre et posa ses cartes.
— Ça ne s’est pas passé comme ça, mais on peut dire que c’est la finalité de la discussion.
Avant même de voir qu’il m’avait préparé une tasse de tisane en signe de paix, je sentis ses sentiments qui prenaient beaucoup de place : culpabilité, inquiétude, compassion…
Il poussa légèrement la tasse vers moi, pensant que je ne l’avais pas remarquée, puis me regarda comme pour jauger ce qu’il pouvait dire pour ne pas aggraver son cas et je décidai de l’écouter. Je m’assis sur la chaise face à lui, pris la tasse et la portait à ma bouche.
— Alors, explique-moi comment ça s’est passé.
— Hier, quand tu es sorti, alors qu’il me questionnait sur ma paroisse, nous avons parlé de différents lieux où il pourrait se renseigner, il m’a beaucoup parlé de sa mère, et du fait qu’il avait l’impression de s’engluer ici. Il regarde juste le temps qui passe mais sans que sa quête n’avance. Alors, je lui ai demandé pourquoi il n’était jamais parti du village, si vous en aviez parlé tous les deux… Il m’a dit que le dialogue était devenu compliqué entre vous. Il ne veut pas te blesser, mais il étouffe ici. Il voudrait se former et ce n’est pas ici qu’il pourra. Puis il m’a demandé si j’accepterais de l’emmener avec nous, ce à quoi je ne voyais pas d’inconvénient s’il avait ton accord. Il a fini par me dire que si c’était moi qui te le demandais, tu accepterais surement… Alors, je lui ai proposé une approche pour renouer le dialogue entre vous. Il a fait une liste avec…
Je lui coupai la parole :
— Je vois bien le genre de liste, puisque je viens de l’entendre. Il est trop jeune pour comprendre.
— Alors moi je dois être trop bête.
Incrédule, je regardai l’homme face à moi qui ne me lâchait plus du regard.
— Mais non, tu dois bien comprendre pourquoi on doit rester ici !
— À vrai dire, pas vraiment, je …
Je lui coupai à nouveau la parole :
— En fait, je n’ai pas du tout envie d’en parler maintenant, j’ai besoin d’un peu de temps pour réfléchir. Si Mel revient vers toi sur ce sujet, je te serais reconnaissant de ne pas lui faire de proposition. Je vais aller me laver.
Je lâchai un soupir, puis un grognement alors que je me frottais frénétiquement le visage comme pour faire fuir le sommeil qui m’embrouillait l’esprit. Me levant, je posai mon plaid sur le dossier de chaise et restait un instant pensif. en appuis sur ce dernier.
Il y eut un silence un peu gêné, que Nacht finit par rompre :
— Je suis désolé de m’être immiscé dans vos histoires.
— Tu n’aurais pas dû. Mais je dois avouer qu’il raison sur un point : cela me fait du bien de vous avoir à la maison.
— On peut rester avec toi du coup, Tonton Lou ! dit Tsuki d’une petite voix penaude.
Mes pensées tournaient dans tous les sens, mais devant cette réflexion, je laissai échapper un large sourire. L’imperturbable blondinet passa sa main sur son visage pour cacher sa gêne.
— Je voulais aborder cette question avec un poil plus de subtilité mais… je comprendrais que tu préfères que l’on parte.
Je ne voulais pas montrer trop de gentillesse à Nacht, contre qui j’étais malgré tout énervé. de ce fait je répondis à la fille plutôt qu’au père :
— Ne t’inquiète pas, “Tonton Lou” n’a pas l’intention de vous demander de partir pour l’instant.
Elle eut un rire de gorge dont les enfants ont le secret. Je passai prendre des vêtements propres dans un tiroir de l’escalier et partis me laver.
* * *
Quelque temps plus tard, je sortis de la salle de bain, les cheveux encore assez humides pour qu’ils tiennent en arrière. Sans un mot, je rassemblai quelques livres et grimoires que j’avais reliés pour mes clients des villages alentours, je vérifiai si les coutures étaient nettes, si la couverture était correctement collée et qu’il n’y ait aucune trace de colle, au besoin, je rectifierais. Mes invités jouaient ensemble dans leur “tente”, Nacht tentait de se faire oublier un peu, mais la petite semblait avoir perdu son intérêt pour les cartes que lui montrait son papa depuis le moment où j’avais sorti les livres. Elle finit par le laisser en plan pour venir me voir. Tirant sur le tissu de mon pantalon, elle leva son doigt potelé vers la table et m’interrogea :
— C’est quoi ça ?
Elle tendit ses deux mains vers moi pour que je lui montre ce sur quoi je travaillais, m’implorant de ses grands yeux.
Partagé entre l’envie de lui montrer et la peur d’un contact peau contre peau aussi étrange que le dernier, je vis le regard amusé de Nacht qui n’en loupait pas une miette.
Avec réticence, je soulevai la petite, la replaçai dans mes bras et la calai sur ma hanche.
— “Ça”, c’est mon travail, ou du moins l’un d’entre eux. Des voyageurs m’apportent des feuilles et je les transforme en livres ; parfois je les réécris si besoin. Comme nous approchons d’un des quatre grands marchés de l’année, je dois donner ceux-ci à mes clients.
— Je te croyais herboriste !
— Il me semblait t’avoir dit que notre famille travaillait le livre et l’écriture, non ?
Tsuki posa sa tête contre ma chemise, au niveau de ma clavicule et semblait apprécier de me regarder travailler d’une main, ce qui me compliquait la tâche. Cependant, cette compagnie m’était agréable, à moi aussi.
— En effet, mais pas que tu en faisais ton métier.
— L’herboristerie est mon gagne-pain, mais la reliure offre un complément non négligeable. Dans ce village, nous fêtons toujours les changements de saison par quatre grands marchés diurnes et des fêtes nocturnes pendant trois jours, il y a les solstices et les équinoxes qui sont célébrés plus modestement.
Je ponctuais ma phrase en regardant si, par tout hasard, la petite s’endormait. Elle releva la tête et même si je compris ce qu’elle allait faire, je n’eus pas le temps de réagir. Elle saisit mes cheveux coiffés en arrière et les ramena sur mon visage en disant que “je n’avais pas ma vraie tête comme ça”. Nacht se leva brusquement et s’avança vers nous en s’exclamant.
— Madame, où sont donc passées vos manières ?!
Il allait la prendre de mes bras, pensant que j’étais gêné ou en colère, mais cela me fit au contraire éclater de rire.
— Eh bien, il y a vraiment quelque chose qui ne te plait pas dans mes cheveux !
Le jeune homme s’approcha, contrarié et se plaça tout près de moi.
— Tout va bien ? Je suis désolé, je ne sais pas ce qui lui a pris.
Je ne pus m’empêcher de rire devant sa mine renfrognée, mais je m’arrêtai net quand il plaça l’une de ses mains dans le creux de mon dos pour que je ne bouge pas, le temps qu’il replace mes cheveux en arrière avec sa seconde main, m’effleurant ainsi le visage. Cette proximité semblait si naturelle pour lui, sans ambiguïté… Une fois sa tâche finie, il releva mon menton du bout de l’un de ses longs doigts fins, et me sourit d’un air satisfait.
— Tu devrais pouvoir reprendre ton travail… Veux-tu que je la prenne ?
La petite ne semblait pas apprécier cette idée du tout puisqu’aussitôt, elle se réfugia au creux de mes bras.
— Je suis désolé, miss paillettes, mais il faut que je finisse ça ce matin pour pouvoir les livrer tout à l’heure, en même temps que j’irais acheter de bons produits pour nous confectionner un festin.
L’argument ne sembla pas faire mouche. Elle me lança un dernier regard larmoyant alors que je la passait à son papa. Mais une fois dans ses bras, il s’avéra qu’elle avait finalement trouvé la meilleure place au monde.
— Cela te dérange si nous t’accompagnons ? Ce serait bien que je fasse quelques emplettes avant notre départ.
— Bien sûr que non, au contraire, je vous ferai visiter.
D’un air qui me parut un peu trop détaché pour être sincère, il m’interrogea :
— Et tu as parlé d’une fête aussi ?
— Oui, cela débute ce soir et pour trois soirs. Avant, Mel et moi, nous attendions impatiemment ces trois jours, et nous y allions tous les soirs.
— Et vous ne faites plus ça ?
Je cherchai à quand remontaient nos dernières soirée avec Gaïzka et Mel, mais je me rendis compte que cela semblait bien loin.
— Non, j’ai eu quelques soucis de santé donc je ne suis plus sorti dans la foule…
— Mais ce n’est plus le cas ?
Le doute n’était plus possible. Je compris où il voulait mener cette discussion et je décidai de le suivre dans son idée.
— C’est plutôt aléatoire, mais en effet, ça va plutôt bien en ce moment.
— Alors pourquoi ne pas sortir nous amuser tous les quatre ? Tu sembles regretter ce temps-là et Méallan cherche un moyen de retrouver votre complicité. C’est une occasion en or, qu’en penses-tu ?
— Pourquoi pas.
— Je te laisse le proposer à Méallan ? À mon avis, il sera d’autant plus content que cela vienne de toi.
Il ne put retenir son sourire de victoire.
— Essaierais-tu de te faire pardonner pour ce matin ?
Je n’eus qu’un clin d’œil en guise de réponse.
Ces “attentions” ne me gênent pas, cela m’amuse, même ; cependant j’avoue ne pas savoir si c’est sa façon d’être ou s’il tente de me charmer.
* * *
Bonjour journal de Louka,
Aujourd’hui tonton s’est battu, il a une belle marque sur la pommette gauche mais cet idiot semble plutôt fier de lui…
Bref, le temps qu’on le rafistole, il peut pas écrire. Bisous le journal 😉
M.A.
Techniquement, nous pouvons dire que Louka s’en sort bien puisqu’il n’a que de rares ecchymoses et égratignures. De plus, il a “gagné” et avec habileté qui plus est ! Ce n’est pas rien tout de même ?
N.X.
Merci à mon cher neveu pour cette intervention, ainsi qu’à Nacht de défendre mon honneur. Ce n’est pas par cet incident que je voulais commencer, puisque CHRONOLOGIQUEMENT c’est à la fin de notre promenade !
Maintenant que j’ai récupéré tous les droits sur mon carnet, je vais commencer par ce qui me tracassait plus tôt et sur lequel j’avais des doutes : Nacht est une personne extrêmement chaleureuse, sociable et enjouée. En le voyant interagir avec un certain nombres de gens, je me suis rendu compte que pour lui, c’est très naturel de faire des clins d’oeil ou d’avoir un contact physique même avec des quasi-inconnus, ce qui est contre intuitif pour quelqu’un qui ne peut pas toucher les autres sans risquer d’absorber leurs émotions.
Comme convenu, après le déjeuner nous sommes descendus tous les trois au marché. Tsuki était blottie contre le dos de son père, dans une grande écharpe violette, brodée de blanc et d’or, nouée autour du torse de Nacht, et cette place semblait la ravir : elle pouvait observer le monde, bien lovée dans son cocon. Quant à moi, comme à mon habitude quand je livre les lourds ouvrages que les marchands ambulants m’ont commandés, je me promenais avec un petit chariot en bois.
Par cette chaude journée d’été, nous sommes allées par les ruelles de vieille pierre fraîche. Une fois là-bas, je découvris Nacht dans un élément dont il semblait connaître toutes les règles : villageois comme commerçants discutaient aisément avec lui. De la même façon qu’il l’avait fait avec moi, il posait sa main sur l’épaule de l’un et faisait des clins d’œil à une autre. Tout le monde prenait plaisir à échanger avec lui. Je l’entendais rire fort avec eux et ceux-ci semblaient rapidement sous le charme du jeune homme.
Au départ, nous allions d’une échoppe à l’autre selon nos besoins respectif, mais rapidement il me prit par le bras et m’accompagna dans mes emplettes : jamais je n’avais fait mes courses à un prix si bas, mais en deux ou trois phrases, tout le monde semblait s’accorder sur le fait que les prix pouvaient être baissés puisque “j’étais un bon client”, “j’avais de beaux yeux”, “la p’tite était si mignonne” ou je ne sais quels autres prétextes.
Je dois dire que suis encore partagé entre la pointe de jalousie que j’ai ressentie en me rendant compte que je n’étais pas spécial à ses yeux, et le soulagement. Je n’aurais pas à me poser de questions : quand il repartirait, ma vie reprendrait juste son cours. D’ailleurs, au fil des achats mon chariot se remplissait, et je réalisai que même si nous n’évoquions plus cette question, Natch se préparait à repartir. Cette petite bulle en dehors de mon quotidien avait déjà duré bien plus longtemps que prévu et la petite semblait être en parfaite santé.
— Ça te dit ?
La voix enjouée de Nacht s’adressait certainement à moi, mais je m’étais perdu dans mes pensées et je n’avais pas la moindre idée du sujet dont il parlait.
Son sourire s’effaça un peu quand il me demanda :
— Est ce que tout va bien ? Tu m’as l’air songeur. Tu peux le dire si tu ne veux pas voir notre maison roulante, ce n’est pas grave.
— Si, avec plaisir, j’étais… ailleurs.
Les coins de mes lèvres s’étiraient machinalement mais le cœur n’y était pas. Le bourdonnement émergeant des émotions de la foule me fatiguait et ma concentration devenait plus difficile à conserver.
— Si mes souvenirs sont bons, il faut continuer par là. Je pense qu’en coupant par cette rue nous devrions arriver rapidement.
La rue qu’il me montrait semblait être la plus remplie, aussi je pris une grande inspiration et le suivit en canalisant toute mon attention sur mes ressentis pour faire au mieux abstraction de ceux des autres.
La petite s’agitait de plus en plus, son regard se perdait, passant d’une personne à l’autre, comme si elle cherchait à comprendre les conversations de chacun. Je ne l’avais encore jamais vue dans un tel état de concentration. Peut-être avais-je un peu surestimé sa guérison.
— Natch ? Je crois que la petite refait de la fièvre.
Je m’approchai pour la toucher, mais le jeune homme eut un mouvement de recul. En y repensant, son regard à ce moment-là était vraiment glaçant, comme prêt à me mordre si je la touchais.
La mâchoire serrée , il décrocha la petite de son dos pour la mettre contre son cœur où elle se recroquevilla, posant une main sur la peau de son père comme pour ancrer ses pensées. Il la berçait en lui disant des mots rassurants et en s’éloignant à grands pas de l’attroupement du marché.
Je tentai de les suivre mais le brouhaha ainsi que mon chariot ne me permettaient pas de circuler aussi aisément; je ne tardai pas à les perdre de vue. Dès que j’en pris conscience, je tournai dans la ruelle la plus proche pour m’isoler et reprendre mes esprits.Un peu hagard, je tentai de retrouver leurs traces.
Je fus interrompu dans ma course lorsque je me heurtais à un homme gigantesque. Je fis quelques pas en arrière et je m’excusai de façon distraite ; rien ne me semblait aussi urgent que de trouver Natch et Tsuki.
Il me toisa. De son regard, il m’analysa des pieds à la tête. D’apparence, il semblait calme mais je sentis une vague de colère contre moi, qui me donna des hauts le cœur. Il tendit sa gigantesque main pour m’attraper par le cou.
— Arrête !
La voix de Gaïzka l’avait stoppé net. Figé, il déplaça son regard par-dessus son épaule, vers la chasseresse.
— C’est pas lui ! Dit-elle avant de marquer une pause. Il lui ressemble, mais c’est pas lui ! Ce garçon est mon ami.
Il me regarda comme s’il allait me déchiqueter, scrutant mon visage, puis se tourna à nouveau vers Gaïzka et lui demanda, stupéfait :
— Lui ? Gaï, ton ami ? Ce petit arrogant ? Qu’est ce que tu me chantes ?
J’ai bien des défauts mais je ne crois pas que l’arrogance m’ait un jour défini.
Il ressemblait à un ours, lui qui était si grand et si massif. Son visage était parsemé de cicatrices anciennes, ses cheveux noir de jaie rasés sur les côtés et sur le dessus, ils étaient tirrés en arrières, juste assez longs pour être attachés.
La colère ne le quittait pas.
Gaïzka se rapprocha à grandes enjambées, vint se placer entre nous puis m’attrapa par le menton avec sa délicatesse légendaire pour montrer mon visage à l’homme.
— Regarde mieux, moi aussi j’ai cru au début, mais ils n’ont rien à voir. Je te présente Louka, l’ami dont je t’ai parlé : il est serviable, compatissant et tranquille. Tu as vu ces épaules ? Pas un gramme de muscle !
Je ne sais pas qui de l’homme ou de moi était le plus perdu dans cet échange, mais même si je sentais que sa colère retombait, je devenais peu à peu une éponge et ma propre colère montait de plus en plus.
— Gaï ! As tu vu Nacht ?
Mon ton sonna plus sec que je ne l’aurais voulu et l’homme se renfrogna en m’entendant, mais ce n’était pas ma priorité. Mon amie, elle, eut un instant de surprise et fit un signe vers une autre ruelle.
— On vient de le croiser là-bas, il avait l’air… pas bien.
Elle posa sa main sur ma joue et me regarda droit dans les yeux.
— Calme-toi.
Son calme s’ajouta au méli-mélo déjà présent dans mon esprit.
— Peux tu me garder ça ?
Je lâchai mes sacs et mon chariot derrière moi pour courir vers la ruelle indiquée.
— Tu veux pas que je te le dépose chez toi pendant que tu y es ? Tu m’as pris pour un coursier …? Ok, je te dépose tout ça plus tard ! Cria-t-elle avec dépit.
Après quelque temps, je trouvai enfin mes deux invités.
Nacht était assis par terre dans une rue vide, les yeux fermés, à tenter de calmer la petite qui hurlait de toutes ses forces contre lui. Il lui chantait une chanson mais cela semblait aussi compliqué pour lui que pour elle de s’apaiser.
Je m’approchai doucement. Il ouvrit les yeux puis me fixa.
— Je t’ai dit que je savais pas comment faire avec les enfants… Tsuki est tellement crispée que sa fièvre remonte. Elle est brûlante.
Sa voix tremblait. Je m’adossai à côté d’eux mais je ne voulais pas les toucher, de peur de transmettre le flux que je sentais en moi.
— Il faut que tu te calmes. Respire profondément, et souffle. Tant que tu es dans cet état, tu ne pourras pas l’apaiser. Les enfants sont de vraies éponges à émotions.
Nous sommes restés un moment assis par terre, sans un mot, avec les cris puis les pleurs de Tsuki. Lentement, elle se calma.
Nacht enfouissait peu à peu ses sentiments de peur et de culpabilité au plus profond de lui, mais ils étaient là depuis le début.
Quand Tsuki s’endormit, épuisée par toute cette agitation, le blondinet me demanda si on pouvait rentrer à la maison, la gorge nouée. L’homme sûr de lui me laissait entrevoir une facette moins clinquante : quand il s’agissait de sa fille, plus rien n’avait d’importance.
Je me levai le premier, avec l’intention de lui tendre la main, mais étant donné ma surcharge émotionnelle à cet instant, je me ravisai et lui annonçai simplement :
— Rentrons à la maison.
Après un faible sourire de sa part, nous avons tranquillement entamé le chemin jusqu’à ma tanière. Nous prenions des rues plus isolées pour rentrer. Je sentais ma tête chargée du bruit de chaque personne que nous croisions. Le besoin de rentrer me reposer devenait pressant.
Nous marchions en silence. Mes yeux regardaient dans le vague et je laissai mon esprit se perdre. À un moment, je perçus d’autres personnes dans la rue, mais n’y prêtai pas attention. Tout du moins, jusqu’à ce que l’un d’eux s’adresse à moi :
— Louka, éloigne toi de lui. Et toi, on t’a déjà dit de dégager de chez nous ! On t’accompagne jusqu’à ta cabane et tu te tire !
Trois hommes du village nous barraient le passage. Nacht se massa les ailes du nez avec lassitude et leur répondit :
— Messieurs, je ne suis pas vraiment d’humeur pour vos hostilités. Je vous ai déjà expliqué que je n’étais que de passage et que je n’avais pas l’intention de faire d’histoires.
Son ton arrogant et son sourire cabotin semblaient reprendre du service, aussi je me mis entre eux pour calmer le jeu.
Nacht voulu m’écarter et l’effleurement de sa main sur mon bras pourtant couvert déclencha chez moi un besoin de protéger à tout prix les miens : il fallait couper court avant que je ne perde le contrôle.
Le temps de discussion a effectivement été écourté, mais pas avec diplomatie.
L’un des hommes, le plus agressif, s’est avancé vers moi et a voulu me repousser en posant sa main sur mon torse…
La suite est un peu floue mais d’après ce que l’on m’a raconté , mon visage s’est crispé et j’ai attrapé d’un coup le bras de l’homme afin de le plaquer au sol. Nacht et les deux autres sont restés figés quelques instants avant d’intervenir, puis l’un des hommes m’a mis un coup de poing qui m’a projeté à terre.
Ensuite, une douce voix mélodieuse de louve prête à les mettre en pièces a grogné quelque chose comme :
— Reste en arrière toi, on se bat pas avec un bébé dans les bras ! Je vais te les calmer, ça va être vite réglé.
Et en effet, je ne vois pas bien ce que Nacht aurait pu faire.
C’est ainsi que Gaïzka agrippa par le col de son vêtement, celui qui venait de me frapper pour lui mettre une belle correction. Sitôt relevé, je fonçai de toute ma colère sur le dernier afin de le plaquer contre un mur : la haine que je sentais, se nourrit par le souffle court de l’homme, dû à l’impact. Le troisième tenta de me décrocher de son compagnon, en me prenant par les épaules ; mais d’un geste bien placé, je lui envoyai ma main dans la figure.
J’entendis le rire rauque de Gaïzka.
À partir de là, mes souvenirs sont vraiment trop flous pour que je les raconte.
Sous la dictée de Nacht :
Quand Gaïzka a fini de corriger le responsable de l’ecchymose sur ta pommette, il est parti sans demander son reste. Elle est ensuite venue décrocher celui qui était derrière toi et l’a fait fuir avec un simple “va voir ailleurs ». Quant à celui face à toi, le plus dur était de t’en séparer, car il semblait terrifié de te voir ainsi.
Ton amie t’a serré contre elle, avec ses bras autour de tes épaules et est restée là calmement pendant quelques minutes, jusqu’à ce que tu t’apaises et que l’homme puisse s’enfuir à son tour.
Ensuite, tu es tombé de tout ton poids à genoux avec elle et c’est là que tu as perdu connaissance. Pendant ce temps, j’ai été rejoint par son ami, Stime (Gaï nous a dit que cela s’écrivait ainsi mais, on le prononce chtime), qui s’est placé légèrement devant moi pour que Tsuki ne soit pas en danger, mais il n’avait aucun doute sur la capacité de Gaïzka à gérer la situation donc nous sommes restés en retrait.
Il t’a hissé sur son dos comme le poids plume que tu es et il t’a ramené chez toi (pour être exact, j’ai repris connaissance un peu avant et j’ai fini la route sur mes pieds). Méallan était à la maison et voyant que la situation était sous contrôle, il a pris ton journal et écrit les quelques lignes plus haut.
La boucle est bouclée.
Visiblement, je me suis bien défendu : Gaï n’a pas manqué de me taquiner là-dessus et elle trouve que c’était un moment amusant. Quant à Nacht, il semble très touché par mon intervention.
S’il savait que ce n’était pas du tout volontaire…
En tout cas, il a pris grand soin de me soigner lui-même pour me remercier et heureusement que ma petite sieste m’a remis un peu les idées en place, parce que sa culpabilité m’aurait achevé. C’est amusant de le voir arrogant et taquin alors que je sens bien qu’il s’en veut.
Lou piquait du nez, ça l’a fatigué, tout ça. Nacht l’a fortement incité à aller se reposer un peu.
Du coup, c’est moi qui suis de corvée de cuisine.
M.A.
* * *
Je me suis réveillé plusieurs heures plus tard, accompagné d’une bonne migraine. Tout le monde avait mangé, la petite Tsuki dormait et Mel était sorti. La maison était pratiquement dans le noir. Je me levai et allai chercher un verre d’eau en titubant, puis je retombai sur ma couchette. Une douce mélodie parvint à mes oreilles, mais je ne compris pas ce que c’était. Ce n’est que lorsque je l’entendis à nouveau que je réalisai que c’était la voix de Nacht.
— Louka ? Comment te sens-tu ?
Je perçus un bruissement de couvertures provenant du salon, devinai la silhouette de Nacht qui sortait de la “tente” accompagné d’une faible lumière. En un instant, il était à genoux devant moi, posant sa main sur mon front, alors que j’étais trop sonné pour ressentir quoi que ce soit.
— Est ce que tu veux manger quelque chose ? murmura t-il.
— Juste boire.
Il enleva sa main de mon visage et l’instant d’après, il attrapa mes mains pour y déposer un verre d’eau, accompagnant mon geste pour m’aider à boire.
La lumière me perturbait, mes yeux n’arrivaient pas à analyser ce qui n’était pas normal.
Je fus soudain pris d’un violent frisson glacé le long de ma nuque et Nacht me proposa de m’allonger, mais je lui répondis que j’avais surtout très froid. Il alla chercher un châle dans ses affaires qu’il passa autour de mes épaules ; son odeur me réconfortait si bien. Il m’expliqua que ce tissu était tissée avec de la laine mélangée à des fibres gorgées d’énergie magique, pour autant le froid qui me frappait semblait venir de l’intérieur, cette sensation que l’on a de ne pas pouvoir se réchauffer quand on est faible. Voyant que je chancelais, il se plaça sur les genoux, devant moi, et pris ma tête entre ses mains, et mis son front contre le mien. Mon esprit vagabondait, et sentir son souffle si proche de mon visage, me fit monter le rouge aux joues.
— Ma maison me manque…
Ce n’était pas vraiment la remarque à laquelle j’aurais pu m’attendre, mais il semblait avoir vraiment besoin de l’exprimer.
— C’est un peu nouveau pour moi, tout ça. Mes coutumes et habitudes sont bien différentes des vôtres, j’ai souvent du mal à savoir si ce que je fais est socialement acceptable pour vous qui êtes si réservés…
Pour ma part, j’étais enivré par son odeur et je trouvais cela très réconfortant.
— Je suis désolé pour tout à l’heure. Je voulais pas te créer de problèmes. Nous allons repartir au plus vite.
Il me semble que c’est à ce moment là que mon esprit se reconnecta pour s’indigner. Je le contredis sans même réfléchir :
— Non ! C’est trop tôt. Il vaut mieux qu’elle soit bien remise quand vous …
Je me mordis la lèvre, tant pour ma réponse égoïste, que pour avoir nié le fait qu’ils reprendraient la route tôt ou tard. Je décidai de rattraper ma maladresse :
— En plus, ce serait dommage de partir maintenant, avec les belles soirées en perspective pour le sabbat.
Son souffle chaud me chatouilla quand il rit.
— En effet, nous avions parlé de ça… mais est-ce toujours d’actualité ? Je ne veux pas t’apporter de problèmes.
— Des problèmes, j’en avais avant, et personne ne viendra t’embêter après que Gaï se soit interposée.
— Cela pourrait être l’occasion de renouer avec des vieilles habitudes de ce foyer…
À mon silence, il comprit que je ne voyais pas où il voulait en venir.
— Tu m’as dit qu’autrefois Méallan et toi vous alliez à ces fêtes tous les deux, que vous aimiez ce moment de partage… J’ai le pressentiment que cela vous ferait du bien à l’un et à l’autre.
— C’est vrai que j’ai l’impression d’être complètement sorti de sa vie et que cette maison est juste une chambre d’hôtel pour lui.
— Alors c’est entendu, nous resterons pour les trois nuits de fêtes avant de reprendre notre route.
La conversation a peut-être duré plus que cela mais j’ai dû m’endormir car il n’y a plus rien dont je me souvienne après cette affirmation de Nacht.
Quand je me suis réveillé ce matin, j’étais seul dans mon lit, et j’aurais pu croire à un rêve s’il n’y avait pas eu son châle autour de moi, que j’ai pris le temps de respirer profondément pour m’imprégner de son odeur.

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