37 – Regards en arrière …

Mel rentra une fois de plus avec le petit matin, alors que je mettais un peu d’ordre et entamais la préparation du petit déjeuner. Il s’adossa juste à côté de moi : un large sourire taquin illuminait son visage et son regard était braqué sur moi.
Quoi ? M’offusquai-je.
Ça fait un moment qu’on vit sous le même toit… et j’ai jamais vu un sourire comme ça sur ta face.
Je me rendis compte qu’en effet, mon sourire s’étirait à n’en plus finir.
Mel se tourna vers l’endroit où logeaient nos invités pour vérifier qu’ils dormaient encore.
La nuit a été agréable ?
Il me donna un coup de coude pour compléter son regard insistant et devant mon silence, il ajouta : 
J’espérais des aveux, mais bon… Je suis revenu prendre un truc dans la nuit et tu dormais, la tête sur l‘épaule de Nachtounet en lui tenant la main. Je l’ai même aidé à te remettre bien dans ton lit.
Le rouge de mes joues alla jusqu’à me chauffer les oreilles et je n’osai plus regarder mon garçon en face.
Ce n’est pas du tout ce que tu crois… Il ne s’est rien passé, il m’aidait juste à me détendre… à sa façon.
Rassures-moi sur un truc : tu crois pas ce que tu dis ?
Alors que je niais ses sous-entendu, un petit rire enfantin et des chuchotements arrivèrent jusqu’à nous. Tsuki et Nacht discutaient de leur côté, puis elle s’échappa de la tente pour se précipiter dans les jambes de Mel en riant. Le beau blond à la crinière matinale se leva à son tour, et après un bref bonjour, il s’adressa à Mel :
Alors, jeune homme ? As-tu apporté ce que je t’ai demandé ?
Oui m’sieur ! Et je suis prêt pour une démonstration comme promis.
Est ce que ton oncle t’a parlé de nos projets pour ce soir ? Cela pourrait changer les choses.
Il me regarda pour m’inviter à continuer mais je voyais bien que je n’avais pas toutes les informations.
Nous voudrions aller en ville ce soir profiter de la musique, danser et manger comme nous le faisions quand tu étais petit. Tu nous accompagnes ?
Carrément ! Et j’vous fais un concert sur place !
Méallan allait faire un concert, mais de quoi ? À ma connaissance, il ne jouait d’aucun instrument. Je parcourus la pièce du regard pour voir si un objet inhabituel était apparu, mais avec les affaires des deux voyageurs, il m’était difficile de savoir.
Je ne l’ai pas entièrement fabriqué moi-même, je débute ! Mais le luthier en a fait une partie en échange de mon travail sur des éléments plus simples.
Il traversa la pièce en direction de l’entrée où était posé un instrument. Il saisit la petite guitare et la tendit au beau blond. Nacht examina l’objet avec satisfaction.
Pas mal du tout, tu as fait un beau travail !
Il laissa glisser ses doigts sur les cordes pour apprécier le son. Mel était heureux de partager son ouvrage. Et moi, je me sentis bien idiot de découvrir que mon neveu savait fabriquer et jouer de cet instrument.

Je servis le petit déjeuner alors qu’ils discutaient tous les deux de l’instrument, puis je m’installai avec eux à table, les écoutant sagement, quand une réflexion de Méallan m’interpella :
Quand j’étais petit, nous avions hébergé des voyageurs, et la femme jouait de la harpe, tu t’en souviens ? J’avais trouvé ça génial ! Et j’avais toujours voulu m’y mettre.
Ha ha, je m’en souviens maintenant que tu le dis !
Ce n’est pas vraiment une harpe que tu as là, souligna Nacht.
J’ai eu l’occasion d’essayer depuis et je n’étais pas à l’aise, jusqu’à ce qu’on me mette un ukulélé entre les mains. J’arrive pas à retrouver leurs noms aux deux, là.
Hortense, je crois et… je ne trouve plus le nom de son compagnon. Tu te souviens que tu avais dessiné leur portrait dans mon journal ?
Mel se leva et me demanda s’il pouvait chercher dans le carnet de l’époque, ce à quoi je consentis sans problème. Il fouilla dans le tiroir sous mon lit, dans lequel sont rangés tous mes journaux ; après quelques essais, il tomba sur le bon carnet, brandit fièrement son dessin, puis parcouru la page à la recherche de ses souvenirs :
J’avais 7 ans ! Et le conteur s’appelait Garance! Il m’avait raconté plein de choses.
Alors que Mel nous faisait la lecture de cette journée et que nous évoquions nos souvenirs de cette visite, Nacht nous observait avec un vif intérêt qui se transforma peu à peu en perplexité.
Quelque chose ne va pas ? lui demandai-je.
Tu accumules ces carnets depuis combien d’années ?
Mes journaux ? Depuis seize ans je pense, j’ai commencé peu après la naissance de Mel.
Je pensais que c’était… intime mais tu laisses Méallan chercher dedans sans que cela ne te gêne. Je voudrais comprendre ta… Démarche.
J’ouvris la bouche pour parler, mais je ne savais pas trop comment expliquer, aussi Mel prit le relais : 
C’est sa mémoire. Louka a des problèmes de mémoire depuis toujours, du coup il note pour pouvoir se souvenir.
Tsuki semblait trouver mes journaux plaisants et alla s’asseoir près de Mel. Nacht enchaîna son interrogatoire :
Pourtant, tu sembles très bien te souvenir de cette journée, du moins, autant que n’importe qui.
C’est par vagues, ajoutai-je, il y a des textes dont je ne me souviens pas du tout être l’auteur.
Ah ah, bah celui ci par exemple, il est flippant !
Mel nous fit la lecture :

“J’ai vu …
Je sais que je l’ai vu !  Mais le temps de prendre mon carnet, je ne sais plus ! “Il” ou peut-être “elle” était là, nous avons … Ça disparait, plus je cherche moins je me souviens. Mais je sais que c’était là et que …
Ce que j’ai vu ne semble pas m’avoir dérangé puisque tout mon corps était calme quand j’ai commencé à écrire.

Je relis ces lignes alors je semble les avoir écrites à l’instant mais je ne m’en souviens pas une seconde. 
Je perds la tête.”

La lecture fut ponctuée des rires de Mel. Il semblait penser que je m’étais amusé à écrire cela pour faire une blague, mais Nacht et moi échangions des regards de malaise. 
Ah oui, quand même ! S’exclama Nacht. 
Oui, il y a des jours où ça ne marche pas… Du coup, tous les jours je raconte ce qu’il s’est passé dans ma journée, mes ressentis, mes questionnements, et ainsi de suite, afin de pouvoir me souvenir de tout sans l’aide de ma mémoire.
Tu as toujours eu ces problèmes, ou cela a commencé il y a seize ans ?
Je ris légèrement en répondant : 
Aussi loin que je m’en souvienne.
Mon neveu s’était assis à côté du tiroir, prenant plaisir à relire nos vieux souvenirs. Il s’adressa à Nacht : 
Quand j’étais petit et que je commençais à lire, j’aimais relire certains passages, sur mon arrivée ici principalement, mais aussi des moments comme celui-ci, avec Hortense et Garance.
Il entreprit de partager avec Nacht certains bons souvenirs, dont plusieurs soirées de fête.
Ce fut un moment très doux. J’ai beaucoup aimé retrouver cette ancienne complicité avec Méallan.

Nacht semblait peu à peu se troubler. Depuis sa chaise, il regardait mes carnets avec une perplexité toujours grandissante.
Je trouve ça plutôt surprenant qu’aucun de vous n’ai de magie.
Nous le regardâmes tous deux avec un air interrogatif.
Vous ne voyez donc pas que cette maison regorge de magie ? On dirait un sanctuaire.
Devant nos mines égarées, Nacht leva sa main à hauteur de ses yeux, la paume face à lui, presque fermée.
Je ne me suis pas permis de le faire sans demander, mais je serais curieux d’analyser votre maison.
J’acquiesçai, ne comprenant pas en quoi consistait sa requête.
Il déploya ses doigts, et d’un geste horizontal, balaya la pièce de sa main, puis regarda sa paume comme pour lire quelque chose qui y aurait été écrit.
Oui, il y en a tellement que je ne peux même pas identifier les différentes sources. Certains carnets, en particulier…
J’ignorais que tu avais de la magie. lui dis-je, intrigué mais ne comprenant toujours pas les enjeux de sa réflexion.
Il me regarda avec agacement et je compris que ce n’était pas la bonne remarque à faire, même si je ne savais pas pourquoi.
Non, ce genre de capacité est tellement ordinaire que ce n’est pas de la magie, tout le monde peut le faire. Enfin, ce qui m’intrigue, c’est surtout que vu la quantité de magie, je m’interroge sur la possibilité que l’on t’ait jeté un sort. Tes problèmes de mémoire pourraient être le résultat de cette malédiction.
Méallan et moi échangeâmes un regard perplexe.
Par hasard… Il pointa du doigts mes avant-bras et s’autorisa une question qu’il craignait déplacée. Je m’interrogeais sur tes tatouages. Les inscriptions sont dans la langue de Yaël, tu m’as dit.
Je blêmis. Cette question me mettait en effet très mal à l’aise.
En effet, c’est ma langue natale mais …
Un sentiment de malaise me parcourut alors que je tentai de les lire.
Je n’y arrive pas, je ne peux pas lire ce qui est écrit. Non seulement je ne me souviens pas de ce que j’ai pu me faire tatouer, mais en plus, je n’arrive pas à le lire alors que j’ai lu des livres, même dernièrement dans ma langue.
Il me semble que Méallan m’a dit que sa mère avait la maîtrise des mots. Son don fonctionnerait-il à l’écrit ?
Maman ? Tu penses qu’elle aurait pu faire ça ?
Mon pauvre neveu me regardait en se décomposant à cette idée : il avait peu de souvenirs de sa mère, mais l’imaginer me maudire, avant de l’abandonner ici, était bien au-delà de tout ce dont il avait cru sa mère capable.
Non, Mel ! Ta mère n’est pas la seule que je connaisse avec ce pouvoir. Dans notre famille, c’est plutôt courant. Pour autant, je ne sais pas qui aurait pu me faire ça.
S’il est assez doué pour avoir bridé ta mémoire à l’aide de tatouages, il a très bien pu faire en sorte que tu l’oublies.
Je restai bête face à cette réflexion, mais malgré tout, quelque chose ne collait pas.
Ce n’est pas ça, mes tatouages… Ce sont des noms, des gens que je ne devais pas oublier.
Tu n’as rien qui soit écrit de la main de ta sœur qui puisse être à l’origine de tout ça ?
Comme … un mot d’adieu ? Qui te dirait de rester au village ! Répondit Mel.
Il y eut un instant de silence avant que Mel ne retrouve le petit papier glissé dans l’un des premiers carnets.
C’est marqué : “Je te laisse le petit, prends soin de lui. Fonde un foyer heureux. Et dis à Méallan que sa maman l’aime fort. Adieu, Ox”. J’avais un souvenir de quelque chose de plus… froid, et plus explicite.
La lecture n’avait pas laissé mon neveu de marbre. Ce n’était pas le meilleur souvenir que nous ayons.
En effet, cela me semble trop peu explicite pour être à l’origine d’un tel blocage.
Notre invité se leva de sa chaise et saisit le papier ; il l’examina mais ne sembla pas satisfait.
Il est bien enduit de magie mais c’est très faible. Il est usé, presque déchiré, ce n’est plus qu’un résidu de magie. En revanche, « fonde un foyer heureux“ t’a peut-être incité à rester ici. Il nous faudrait une autre piste.
Il s’accroupit près de sa fille, puis il lui demanda en désignant les carnet :
Petite puce, il y en a qui te plaisent plus que les autres ? Peux-tu me les donner ?
Lui !
Elle tenait dans ses mains le tout premier carnet, elle le tendit à son père avec fierté, Il la remercia avant de s’en saisir.
Visiblement, celui-ci contient plus de magie que les autres.
Il me le donna à son tour. Je n’osai questionner Nacht sur les pouvoirs de sa fille, étant donné sa réaction quand je lui avais parlé de sa propre magie. Bien sûr, Mel ne s’embarassa pas de ce genre de préoccupation : il avait des soupçons à confirmer depuis plusieurs jours. Il regarda la petite et lui demanda avec amusement :
Et toi, Tsukinette ? Tu as des pouvoirs, n’est ce pas ?
Elle acquiesça et ouvrit la bouche pour répondre mais Nacht ne lui en laissa pas le temps.
Oui, malgré son jeune âge, elle est très sensible, et même attirée par tout ce qui est magique. 
C’est étonnant, mais il ne semble pas du tout à l’aise quand il s’agit de lui, de sa fille et de leurs capacités, alors qu’ils viennent de la civilisation magique par excellence. Mais étant donné que Mel et moi ne voulions pas non plus parler de nos magies respectives, j’en déduis qu’il était peut être temps de parler de sujets moins clivants. Je déposai mon carnet sur la table et mis en avant un autre centre de préoccupation :
Au fait, j’ai réfléchi au souper de ce soir… Est-ce que cela vous plairait que l’on prenne le repas directement là-bas ?
Visiblement, ce nouveau sujet convint à tout le monde.

***

Sans trop de difficultés, nous nous sommes mis d’accord qu’il serait plus agréable de descendre à la fête dès le repas, plutôt que juste pour la soirée.
Autrefois sous les halles, les fêtes ont pris tant d’ampleur avec les années que celles de la saison chaude, sont aujourd’hui placées sur terrain en frontière du village, sur un sol en terre battue à force piétinements.
Lors de ce genre de regroupements conviviaux, le lieu se sépare en plusieurs espaces aux frontières approximatives : les visiteurs entrent en passant sous une arche décorée en fonction de la saison, puis le lieu se présente dans l’ordre de la soirée. Pour le repas, des tables et des bancs sont installés et nous accueillent, ceux-ci seront poussés au fur et à mesure de la soirée s’il faut plus de place pour danser. En toute logique, l’espace de danse se place juste après. Puis enfin, il y a une scène pour les musiciens, sans estrade, juste un espace vaguement délimité utilisé par les amateurs qui le souhaitent en début de soirée ; en fin de repas, ils sont remplacés par des professionnels défrayés pour l’occasion. Pour finir, il y a aussi plusieurs échoppes de restauration le long des tables ainsi que des cabanons pour les artisans placés tout autour du lieu, permettant de délimiter l’espace de la fête.

Nacht nous offrit le repas à tous les quatre avec grand plaisir, et nous nous installâmes à une table légèrement en retrait.
Mel dévora sa part en quelques instants, du plat au dessert. Il guettait ceux qui arrivaient et lorsqu’un groupe de personnes de son âge arriva, il nous abandonna poliment pour les rejoindre.
Les villageois ne semblant pas vouloir s’approcher de nous, notre bout de table resta isolé des autres mais cette inimitié ne me gênait pas. Tsuki et Nacht semblaient ravis de partager ce moment quoi qu’il arrive. Dans un bref échange, le blondinet s’excusa de m’isoler ainsi des miens mais je lui répondis qu’il n’en était pas la cause et que je n’étais pas particulièrement apprécié. Je crois qu’il a pris ma réponse pour une politesse.

Petit à petit, la musique prit plus de place, ainsi que les rires et les retrouvailles qui apparaissent généralement lors de ces moments de fêtes.
Alors que j’entamai le dessert, Nacht me lança des regards appuyés avec un sourire amusé dont je ne compris pas l’origine. Assis en face de lui, je percevais bien que quelque chose m’échappait. Au bout d’un moment et voyant que son appel du pied était trop subtil, il me regarda dans les yeux et dans un regard exagéré et accentué par un haussement de sourcil, me fit comprendre que ce que je devais voir se passait dans mon dos.
Mel et ses amis jouaient de la musique, et ce n’était visiblement pas leur coup d’essai. Ils semblaient être très bien accordés. Sans un mot, je quittai ma place pour me rapprocher. Ils étaient cinq, Mel au ukulélé, deux garçons, l’un à la flûte de pan, le second à l’accordéon, et deux filles, l’une au tambour et la seconde au tambourin. Ils chantaient soit ensemble, soit tour à tour, selon le morceau. Ils finirent leur chanson, suivie d’un bref silence durant lequel ils se tournèrent aussi discrètement que possible vers Méallan.
Le rouge lui monta aux joues. Il prit une grande inspiration et entama un air avec son instrument. Il me fallut un peu de temps pour mettre en ordre mes souvenirs mais quand il se mit à chanter, je sentis mon coeur se déchirer tendrement.
C’était l’ « ode de Yaël”, une chanson d’un parent à son enfant retraçant la vie de Yaël et ce qu’elle était.

D’un mouvement de tête, Méallan m’invita à le suivre dans cette chanson. Timidement au début, puis de bon cœur, je le suivis.
Nos voix se mêlèrent alors que plus personne ne parlait. À cet instant, j’eus l’impression de retrouver ma famille, ma sœur particulièrement, et surtout mon garçon. Ce tout petit garçon que j’élevais depuis maintenant douze ans.
Les larmes rendaient ma vision trouble, mais nous chantions tous deux avec fierté. 

Alors que notre chanson s’achevait, tous ces gens que nous avions autrefois fréquentés applaudirent. Je tentai de dissimuler mes émotions en déglutissant tant bien que mal. Une main ferme vint me frotter le haut du dos en signe de réconfort. Gaïzka ne tenta pas de dissimuler la larme qui coula sur sa joue, et je sentis une très grande vague de fierté me traverser. Il est rare que je perçoive ses émotions, je suppose qu’elle en a une maîtrise particulière ; pour autant, elle était touchée et heureuse de me le montrer.

Elle me saisit l’épaule fermement, comme pour me signifier qu’elle ne comptait pas me laisser fuir, et regarda Mel. Elle entonna une autre chanson, mais bien loin de la chanson douce de Yaël, plus proche des chants de marin, mais plus rythmée encore ; le genre de chanson qui se chante en tapant dans ses mains et où chaque impact de pied au sol fait partie de la mélodie. Mel la suivit en mélangeant le son de ses cordes et d’impact sur sa petite guitare.
Gaï et moi retrouvions un de ces moments de complicité qui nous avait autrefois rapprochés. Nous dansions tous les deux face à face, tapant dans nos mains, sur nos cuisses, ou du pied. Puis une autre chanson s’enchaina, puis encore une autre. Nous dansions tour à tour dans notre coin puis collé l’un à l’autre, avec toute la subjectivité que peut avoir la danse pour certains mais qui n’avait jamais eu sa place entre nous.

Sans que je m’en rende compte, nous avions inauguré la piste de danse et plus rien ne nous arrêterait à part peut-être l’épuisement. Nous riions tous les deux comme des gamins.
Au bout d’un certain temps, je sortis de mes rêveries quand une petite fille aux cheveux roses nous percutant, Gaï et moi. Je me penchai pour inviter Tsuki à danser mais elle préférait mon amie. Gaizka n’est pas méchante, mais on ne peut pas dire qu’elle ait une grande affection pour les enfants. Elle eut un pas de recul, et la petite se précipita à nouveau dans ses jambes. Elle me regarda avec un air proche du dégoût et j’éclatai de rire, avant d’intercepter Tsuki. Mais la petite ne voulait que Gaizka. Je m’éloignai de la foule avec la petite dans les bras, à la recherche de Nacht. Il discutait avec Stime, à l’écart mais sans nous quitter des yeux.
Alors que je m’avançais vers eux, Tsuki pleurait de ne pas avoir pu danser avec Gaizka.
La voix rauque de Stime se remplit de chaleur :
Eh bien, petite ? On a un gros chagrin ?
Elle leva les yeux vers lui et s’arrêta instantanément de pleurer, comme obnubilée par le personnage.

Il me semble urgent de décrire cet homme qu’est Stime. Sa silhouette massive vous fait passer toute envie de l’embêter, et bien qu’âgé d’une cinquantaine d’années lui ont donné un corps moins ferme qu’autrefois et quelques rides, il reste charismatique et impressionnant. Il mesure plus de deux mètres de haut, mes épaules ne représentent d’ailleurs même pas la moitié de sa largeur, il est tout en muscle et taillé en V. Il a un port de tête digne et élégant, et semble prêter attention à son apparence, car ses vêtements sont impeccablement repassés et disposés de façon faussement négligée. Il porte une chemise noire et une sorte de jupe avec de larges plis, qui lui arrive sous les genoux et qui ne manque nullement de virilité sur lui, avec des grosses chaussures à sangles. Ses cheveux noirs de jaie plaqués en arrière, ses yeux bleu azur et ses joues grêlées donnent une harmonie surprenante au visage de cet homme, non moins séduisante.
Il peut avoir un visage très froid et sévère, mais d’après les dires de Gaïzka, « c’est un gros nounours”.

Revenons-en à Tsuki : après une hésitation, elle tendit les bras en direction de son père et de Stime. Nacht sourit en tendant à son tour ses bras vers sa fille, se décomposant bien vite voyant que ce n’était pas lui qu’elle voulait. 
Stime lui, semblait ravi et même très honoré ; il demanda à Nacht s’il pouvait la porter et le blondinet accepta d’un signe de tête, feignant ne pas être vexé.
Une fois la petite dans ses bras, il entreprit une grande discussion avec elle puis il l’emmena danser. Les minuscules pieds de Tsuki se posèrent sur les immenses pattes d’ours de Stime, ce qui la fit rire aux éclats.
L’homme sévère et froid était alors devenu bienveillant et chaleureux. Gaïzka retourna danser sans trop se poser de questions, nous laissant seuls.
Tu peux garder un oeil sur Tsuki ? Je vais aller me dégourdir les jambes.
Dans un sourire qui me sembla triste, Nacht m’incita à rejoindre les autres.
Oui, bien sûr, mais… La danse, ça dégourdit bien les jambes, non ? Lui répondis-je avec naïveté.
Il regarda ceux qui dansaient, par-dessus mon épaule, et je vis son visage se fermer ; aussi, je m’avançai pour lui prendre la main.
À ma surprise, il me répondit par un claquement de langue agacé et s’éloigna.
L’effleurement m’avait suffit à ressentir sa peine… Je rejoignis nos camarades, ne serait-ce que pour garder Tsuki à l’œil, mais le cœur n’y était plus.


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