42 – Journée calme, soirée agitée

En commençant cette nouvelle journée, je me rends compte qu’avec l’agitation des derniers jours, j’ai écris davantage, et mon carnet approche dangereusement des ses dernières page, il faut que j’en refasse un demain je pense.

Comme la veille, Nacht, Tsuki et moi descendîmes la petite colline pour rejoindre la fête du sabbat. Mel avait préféré y aller avec ses amis. La légère différence de rapport entre mon amant et moi depuis l’avant-veille, bien que discrète, ne semblait échapper à personne. Cela dit, je portais fièrement le châle qu’il m’avait déjà prêté à plusieurs reprises et qui était identifiable comme un objet d’enfants de la lune. Certains regards désapprobateurs se posèrent sur nous à plusieurs reprises, et cela excéda vraiment Nacht. Aussi, alors que nous marchions à la recherche d’une table, il s’arrêta, glissa ses doigts au creux de mon dos, m’invitant à me rapprocher contre lui, ce quoi je répondis positivement, puis il m’embrassa avec passion. Le baiser était pour moi, cela lui faisait réellement plaisir de me l’offrir, mais il était aussi pour toutes les personnes autour, qui auraient encore pu avoir un doute sur ce qu’il se tramait entre nous.
Le début de soirée se passa sans encombre. Nacht dansa d’abord avec sa fille, jusqu’à ce qu’un petit nombre d’enfants du même âge se regroupe, et que Tsuki décide de les rejoindre.
Quand je dansais avec Gaï, nous nous touchions peu. Avec Nacht, c’était tout autre chose : il aimait mener, poser ses mains sur ma taille, me laisser m’éloigner pour mieux me rapprocher.
Ce soir, je semblais être pour lui un bon moyen de rendre ce moment de danse des plus plaisants, et je trouvais ça très flatteur. Je finis par lui demander quelques instants pour souffler. Il répondit qu’il allait bientôt coucher la petite, mais qu’avant ça il voulait dire deux mots à Méallan, et de ne pas m’inquiéter si je ne le voyais pas dans les parages pendant un petit moment.

Alors que la fête battait son plein, je pris place sur un banc. Quelqu’un vint s’asseoir un peu plus loin.
Bonsoir Louka, c’est un plaisir de te voir ici, je ne pensais plus te croiser à un sabbat un jour.
C’était la voix chaleureuse de Zeck, ce gamin qui m’avait accueilli lors de mon arrivée et qui était aujourd’hui un homme d’une trentaine d’année.
Tu tombes bien, je voulais te parler. Tu n’es pas avec… ton… nouvel ami ?
Il était mal à l’aise, et je ne compris que quelques instants plus tard la raison de son embarras.
Nacht voulait dire quelque chose à Méallan, il reviendra plus tard. De quoi voulais-tu me parler ?
Cela fait plusieurs jours que le lunien est chez toi, peut-être une semaine maintenant.
Oui, quelque chose comme ça. Cela te pose un souci ?
Te répondre que non, ce serait mentir. Mais c’est pour toi que je m’inquiète, en fait. 
Je répondis sur un ton sarcastique : 
Tu as peur qu’il me brise le cœur ? Ne t’inquiète pas, je survivrai.
L’embarra grandissait dans sa voix.
Ce n’est pas ça, Louka… Tu te souviens de ton arrivée parmi nous ? On ne peut pas dire que mes comparses étaient très chaleureux avec toi.
C’est vrai, vous étiez même très méfiants, mais j’ai vu ça dans d’autres villages, tu sais.
As-tu entendu parler de ma mère ?
Cette conversation semblait partir dans tous les sens ; aussi, je décidai de m’intéresser à la surveillance de Tsuki qui dansait encore avec les autres enfants, plutôt qu’à mon interlocuteur. Voyant que je l’observais, elle accourut vers moi, suivie d’un autre enfant. Elle se jeta dans mes bras en riant et l’autre enfant fit de même avec Zeck. J’aperçus Nacht qui nous regardait avec amusement alors qu’il parlait avec Mel. Je me doutais qu’il n’était pas bien loin de sa fille.
Je déglutis de travers lorsque l’enfant appela Zeck “Papa”.
C’est … ton enfant ?
Oui, c’est mon fils, enfin le second et mon aîné est là-bas.
Il désigna un enfant qui s’amusait au loin, j’étais un peu confus en me rendant compte que ses enfants, que j’imaginais encore nourrissons, n’avaient pas loin de cinq ans.
Tu as loupé pas mal de choses depuis que tu t’es isolé…
Je m’en rends compte. Les dernières années ont été compliquées pour moi, j’ai été souvent malade. Quel âge as-tu aujourd’hui Zeck ?
Trente-deux ans. Et toi ?
Je ne sais pas, je ne compte pas.
Il me semblait que tu avais une petite trentaine quand nous nous sommes rencontrés, mais tu n’as pas changé du tout, on dirait que le temps qui passe n’a pas de prise sur toi.
Il semblait amusé de me dire cela, mais c’était la deuxième personne en deux jours à me faire la remarque.
Nacht vint me dire qu’il allait coucher sa fille et qu’il revenait juste après. Méallan s’occuperait de surveiller la petite pour que nous profitions de la soirée.
Les deux hommes se toisèrent, et j’eus un instant l’impression d’être un damoiseau en détresse entre ses deux chevaliers…
Mais une fois Nacht parti, Zeck reprit de plus belle :
Je ne t’ai toujours pas raconté l’histoire de ma mère. Quand j’étais petit, le village était très ouvert, régulièrement de nouveaux habitants arrivaient, nous avions quelques personnes pratiquant la magie, entre autres.
Il me raconta toute l’histoire de ce village, et le tabou qui s’était créé :
Dans ses souvenirs, le village vivait une grande expansion, sa mère, la cheffe du village voulait en faire une terre d’accueil. Toutes les maisons étaient occupées et de nouvelles allaient se construire. À la tête de cette communauté, elle se félicitait de regrouper des personnes de tous horizons, dont un couple d’enfants de la lune adorable.
Puis il y eut le jour où les choses dérapèrent. Un groupe de luniens vint au village et emmena tous ceux qui pratiquaient la magie. Personne ne pu s’opposer à eux, et surtout pas la cheffe : elle fut la première que l’on emmena, attachée, pour pratique de magie déviante.
Ce qui faisait sa force dans cette communauté était sa capacité à comprendre et ressentir les sentiments de chacun. Ces gens lui avaient pris sa mère, et tous les autres.
Ce couple qu’ils avaient accueilli chez eux avait passé des mois à récolter des informations sur les magies de chacun. Gaïzka est arrivée juste après cela et a aidé à protéger, puis reconstruire le village. 
Nous sommes devenus méfiants. Et ma mère, je ne l’ai jamais revue, conclut-il.  Mais dès le début, tu m’as rappelé ma mère, tes réactions imprévisibles, tes distances avec les autres, ce besoin de s’isoler sans prévenir…
Tu veux dire que tu sais que je…
Oui, je l’ai toujours su, et même si je ne l’ai jamais dit aux autres parce que parler de la magie des uns et des autres est devenu un tabou afin de nous protéger, j’ai fortement appuyé ta demande pour rester dans le village.
Je… merci. Jamais je n’avais imaginé tout ça. 
Et Gaïzka aussi le sait, je ne sais pas si vous en avez déjà parlé ouvertement… Mais plusieurs fois, les luniens sont revenus pour vérifier si de nouveau empathe n’étaient pas apparus. A chaque fois, ton amie venait te chercher et te proposait de façon ferme de l’accompagner dans une balade improvisée. 
Tous se mettaient place dans ma tête, toutes ses balades à la clairière, à chaque fois Zeck était là a notre retour pour dire à mon amie que le danger était passé.
Quel idiot je fais de ne jamais avoir fait le rapprochement, je souriais malgré moi en me benissant Gaïzka pour ça.
Il m’avait attrapé la main pour que je sente toute l’angoisse qu’il éprouvait à savoir Nacht ici et ponctua :  
Alors, Louka, je te le dis avec toute l’amitié que j’ai pour toi : fuis ces gens-là comme la peste. Quand tu t’y attendras le moins, ils te trahiront, et surtout toi. Ils détestent les gens comme toi.
Il partit quelques instants plus tard, me faisant comprendre que j’avais toutes les cartes en main pour prendre mes décisions.

* * *

Je restai seul sur mon banc encore un long moment, à ruminer mes interrogations. Les doutes m’avaient fait délaisser un peu mon châle qui avait fini par glisser sur le banc. Gaïzka semblait partie depuis longtemps et le blondinet n’était toujours pas revenu. Petit à petit, j’entendis des voix s’élever, mais avec la musique et les rires, je ne comprenais pas ce qu’elles criaient. Lentement, les cris prirent le dessus sur les rires, la musique s’arrêta et des gens s’agitèrent. Depuis mon banc, je ne comprenais pas ce qu’il se passait ; je me levai dès que l’angoisse globale m’atteignit. Je compris qu’il y avait un incendie, ou quelque chose d’approchant. Sans y réfléchir, je me dirigeai vers l’arche pour sortir de cette agitation qui me touchait de plus en plus. Je m’inquiétais en pensant que Nacht pouvait être revenu. Les gens autour de moi devenaient agressifs, paniqués. Ma tête me martelait, je me mis à fredonner une chanson pour ne pas entendre tous les bruits dans ma tête. Je tentai de calmer les gens autour de moi, un par un je pris un contact physique avec ceux qui m’entouraient et leur apportait un peu de calme, car Le pire, dans l’état actuel des choses, aurait été qu’il y ait des blessés dans le mouvement de foule au niveau de la sortie.
Mon sang bouillait dans mes veines, le chaos général devenait ingérable. Le petit malaise de la veille m’avait épuisé plus que je ne le pensais et je devenais incapable de raisonner. J’entendis hurler mon nom, la voix de Nacht semblait lointaine. Lorsqu’une première personne me percuta, je chancelai. puis de façon aléatoire, limite bestiale et je montrai les dents, je me sentais désinhibé, sans peur et violent. Mais avant d’avoir eu l’occasion de faire quelque chose de stupide, une seconde personne me heurta, puis une troisième et je me retrouvai projeté au sol. Les gens fuyaient le lieu en passant très près de moi. Je n’arrivais plus à respirer, incapable de rien. D’après Nacht je n’ai perdu connaissance, que quelques instants.

Nacht Xélina

Actuellement, tu es blotti contre moi. Nous sommes tous les deux assis par terre, moi en appui contre ta maison, et j’écris tant bien que mal, avec toi entre le carnet et moi. Au cas où tu te poserais des questions demain, je prends la suite du récit, déjà parce que tu ne te souviens pas entièrement de la suite des évènements, mais aussi parce que je préfère que tu te ménages un peu. Je ne me permettrais pas de lire ce que tu as écrit, donc je vais reprendre mon point de vue au moment où je quittais la maison.
Au moment de te rejoindre, j’ai vu, depuis le haut de ta colline, trois flamboiements bien distincts, dont un là où je t’avais laissé. J’ai donc couru pour voir comment tu allais, mais le lieu était devenu très compliqué d’accès. Avec l’agitation et le brouhaha, cela rendait toute communication quasiment impossible avec les personnes qui se réfugiaient en quittant la fête. Cependant, j’ai croisé l’homme avec qui tu discutais quand je suis parti, il m’a lâché rapidement que tu étais encore sur le banc quelques minutes avant le mouvement de foule. Sur place, l’arche était complètement bouchée. Venant à contre-sens du flot, il m’était impossible de passer. J’étais très inquiet. J’ai fait le tour de l’enceinte, et fini par créer mon propre chemin en cassant une barrière. Je regardais chaque personne en espérant te voir. Ils s’agglutinaient tous pour sortir, lentement le lieu se vidait. C’est là que je t’ai aperçu.
Tu es tombé violemment sur le dos après qu’une personne t’ait tiré en arrière. Tu semblais avoir le souffle coupé. Il me fallut encore plusieurs minutes pour réussir à t’atteindre. Tu étais au sol, te tenant la tête en grognant, comme pour lutter contre le bruit, te tordant en tous sens, les yeux grands ouverts. C’était très impressionnant de te voir ainsi… En temps normal, j’aurais essayé de te faire reprendre connaissance sans te déplacer, mais il était évident que l’agitation te prenait toute ton énergie. par je ne sais quelle magie En plus, plus personne ne faisait attention aux autres,j’avais peur que quelqu’un nous marche dessus. J’ai tenté de te porter pour te sortir de là, mais tu étais beaucoup trop agité pour que je puisse tenter quoi que ce soit.
Tu t’épuisais tant à te débattre que tu as fini par perdre connaissance, à bout de souffle. J’ai pu te déplacer sans risquer de te blesser, et nous sommes repartis par là où j’étais arrivé. Une fois à l’écart, je t’ai allongé dans l’herbe et me suis placé à côté de toi. Quand tu es revenu à toi, tu étais complètement égaré, je t’ai parlé un long moment, essayant de t’apaiser. Tu frissonnais beaucoup, donc je t’ai pris contre moi pour te sécuriser et te réchauffer.
Visiblement, cela a semblé t’aider, et tu as peu à peu repris tes esprits. Quand tes propos sont devenus cohérents, et que tu tenais à peu près sur tes jambes, nous avons pris la route jusqu’à chez toi. Dans un premier temps, je t’ai porté puis tu as pu finir la route sur tes deux pieds, la démarche toujours un peu bancale…
Une fois à la maison, tu m’as dit que cela t’angoissait d’avoir fait deux malaises en si peu de temps, une fois à cause de photo et à l’instant. Et que comme tu craignais que ta mémoire te fasse défaut, il était important pour toi de tout consigner au plus vite. Je t’ai apporté carnet, crayon, plaid et un peu de lumière. Et nous voici maintenant.
Tu t’es endormi, alors je t’ai mis au lit.
Tu m’as fait de belles frayeurs, aujourd’hui. Je savais que l’on était ensemble pour quelques jours seulement, mais je m’attache à toi bien plus que je ne l’aurais cru.

Nacht Xéelina d’après

Je n’avais pas osé l’écrire sur le coup, car le don de Louka n’était pas clair entre nous. Mais en réalité, quand il a perdu connaissance, plusieurs personnes avaient reprit “conscience” et d’autres au contraire s’étaient écroulées après avoir lutté contre lui. Louka avait réussi à les apaiser suffisamment pour calmer un peu les bousculades, mais dès qu’il n’avait plus été en état de diffuser ses émotions, la panique avait repris de plus belle.


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