Cette journée a débuté par une conversation qu’il était grand temps pour nous d’avoir. J’entendais Nacht et Tsuki qui riait aussi discrètement qu’il est possible pour une enfant de quatre ans, ce qui me tirait doucement du sommeil. Je tentai de les apercevoir depuis ma couchette, mais ce ne fut pas concluant. Je finis par me redresser pour me placer au bord du lit et aussitôt Méallan vint se placer à côté de moi, d’un pas furtif. Il était évident qu’il guettait mon réveil depuis les marches. Sans un sourire et plutôt mal à l’aise, il me fit signe de l’accompagner dehors, ce que je fis sans discuter. Je fermai la porte délicatement derrière moi et le vit qui contournait la maison pour trouver un endroit plus discret, toujours sans un mot.
— J’ai un truc à te dire… À propos de lui.
Il fit un signe de la tête désignant la maison et donc Nacht. Cela le mettait mal à l’aise et je ressentis une déception, qui s’approchait même d’un sentiment de trahison. Un moment passa avant que je m’agace et que je lui demande de continuer au lieu de me laisser m’inquiéter pour rien.
— En fait, c’est pas directement lui. Il trépignait encore. Hier, on est rentrés plus tôt avec Tsuki et…
— Mel, tu commences à m’inquiéter. Peux-tu abréger ?!
— On a discuté sur le trajet, tout s’est bien passé…
— Mais encore ?
— Arrivé à la maison, Nacht l’a mise au lit et il est parti peu de temps après…
— Mel, tu vas me dire ce qu’il se passe ?
— Je suis redescendu prendre un peu d’eau et Tsuki m’a…
— Elle a quoi ? demanda Nacht dont la voix était survenue derrière nous.
Son regard était froid, et je sentis qu’il était prêt à mordre.
— Je parle à Louka, pas à toi, cette discussion est privée !
— Cette discussion concerne ma fille, donc me concerne.
Tous deux échangèrent des regards de défiance, et Nacht enchaîna d’un ton agressif :
— Vas-y, dis-nous ce qu’il s’est passé. Qu’est ce qu’une enfant de quatre ans a bien pu te faire ?
— C’est une empathe !
Le mot était dit et laissa place à un silence pesant.
Même s’il tenta de le cacher, je vis Nacht ciller. Il détacha ses yeux de Mel juste un instant, pour jauger ma réaction.
— J’avais eu un doute l’autre jour, mais elle n’avait pas recommencé. Hier soir, après avoir pris mon verre d’eau, j’ai voulu vérifier si elle dormait, je me suis pris le pied du fauteuil, j’ai eu mal et je me suis agacé ; pourtant, c’est elle qui s’est mise à pleurer et à taper sur le matelas.
— Et cela vous pose un problème ? lâcha Nacht.
Il hésita un instant, comme s’il se sentait sale d’aller sur ce terrain et repris :
— Car il me semble que ce n’est pas la seule ici à avoir ce type de capacité ?
Cette fois, ce n’était pas tant pour soutenir le regard de Méallan qu’il le fixait, mais surtout pour éviter de croiser le mien.
— Tout le monde se calme ! Un empathe dans chaque camp, on peut peut-être en discuter devant le petit déjeuner plutôt que de s’entre-tuer ?!
Ni l’un ni l’autre ne répondirent, mais ils baissèrent les yeux en signe de gêne et je partis en direction de la maison.
Je trouvai Tsuki assise devant la porte. Nacht avait dû choisir entre la laisser seule ou l’emmener, au risque qu’elle voie notre dispute, et avait trouvé ce compromis. Elle avait ses grands yeux remplis de larmes : peu importe ce que Nacht aurait pu lui dire, elle se sentait coupable.
Je lui souris avec douceur et lui proposai mes bras.
— On va encore devoir partir parce que j’ai fait des bêtises ?
— Mais non, tout va bien, Tsuki. Tu n’as rien fait de mal. Et mieux que ça, il semblerait que nous soyons pareils, toi et moi.
Elle n’hésita pas une seconde, et vint dans mes bras. Un sanglot la traversa alors qu’elle relâchait la pression qu’elle avait ressentie. Je pris une grande inspiration pour concentrer mes émotions afin de pouvoir au mieux les lui transmettre. Cependant, j’évitai tout contact de peau à peau suite à notre mauvaise expérience quelques jours plus tôt.
Étonnamment, l’idée d’être semblable à quelqu’un me faisait chaud au cœur.
Je la soulevai de terre et l’emmenai à l’intérieur, suivi par Nacht et Méallan qui nous regardaient avec perplexité.
La petite partagea vite mon soulagement alors que je la berçais. J’avais la sensation que de nouvelles perspectives s’ouvraient devant moi.
Les deux autres ne semblaient pas partager mon bonheur. Chacun s’était posté à un bout de la pièce et attendait que quelqu’un entame cette conversation.
— Étant donné que j’ai les bras chargés, cela gênerait l’un de vous de s’occuper de faire chauffer de l’eau ou de trancher du pain ?
— Et c’est tout ? Le sujet est clos pour toi ? demanda Nacht.
— Pas du tout, mais je ne vois pas pourquoi je m’inquièterais que tu me dénonces, alors que ta fille a le même pouvoir que moi.
— Peut-être que chez vous c’est acceptable, mais là d’où nous venons, les gens qui ont cette maladie… disparaissent.
Il m’arrivait également d’appeler ça une maladie autre fois mais le mot me fit mal. Tsuki se crispa contre moi. La discussion mettait notre invité très mal à l’aise : pour la première fois depuis son arrivée, il semblait vouloir garder ses distances vis-à-vis de sa fille. Je ressentais du dégout de sa part. Cette idée me glaça.
Mel, qui était resté silencieux jusque là, interrogea :
— C’est pour ça que t’es parti avec elle ?
Nacht acquiesça, sans un mot.
— En fait, tout semble plus logique, d’un coup. Tu es parti de chez toi quand tu as compris quel pouvoir elle avait, et je suppose que vous n’allez pas réellement dans un endroit pour qu’elle apprenne la magie ?
Il fit “non” d’un signe de tête, et compléta :
— S’ils avaient compris son pouvoir, je ne sais pas ce qu’ils lui auraient fait, alors je l’ai enlevée. En tant que père, je n’ai aucun droit sur elle dans ma communauté, donc je suis en tort si jamais on me retrouve. Nous sommes donc partis pour trouver un moyen de… la protéger.
La question me faisait mal, mais il me semblait de plus en plus pressant de la poser :
— Et pour toi, qu’est ce que ça représente ? On est quoi ?
Il lui fallut du temps pour me répondre. Il semblait avoir des difficultés à trouver les mots adaptés.
— Louka, je… J’aime ma fille, et j’accepte ce qu’elle est, j’apprends chaque jour à comprendre et interagir avec elle malgré son… sa maladie.
— Mais ? On est quoi du coup, des déviants ? Des gens qu’ils faut guérir ? Cela semble bien honteux pour toi, au point que tu ne puisses même pas dire le mot !
Sa mâchoire se crispa.
— Des… Empathes. En effet, ce mot est difficile à dire pour moi : j’ai grandi avec des histoires qui expliquaient que ces gens-là étaient responsables de tous les malheurs du monde, que c’était eux qui avaient tué nos dieux, et qu’ils s’amusaient à tromper les sentiments des autres au gré de leurs manipulations.
— Mais c’est débile !? intervint Méallan avec hargne. Comment un empathe peut être mauvais ? Il ressent tout ce que tu ressens.
— Je n’ai jamais dit que c’était logique. Après ces quelques jours au contact de Louka, je commence à me rendre compte de l’absurdité de tout ça mais déconstruire ses croyances, cela prend du temps.
Le regard que Nacht nous portait était déchirant, remplit de culpabilité, et je compris tout à coup que ce qui le dégoutait n’était pas sa fille, mais sa réaction vis-à-vis d’elle. Je m’avançai donc vers lui pour lui apporter du réconfort. Il leva une main vers moi, faisant signe de ne pas s’approcher plus.
— Arrêtes, je ne veux pas qu’elle ressente ça. Je ne veux pas qu’elle croit qu’elle est mauvaise.
Toujours plein de surprises et bien plus prévenant qu’il ne le laissait croire, Méallan s’approcha de moi et prit la petite de mes bras, puis me fit un signe de tête en direction de Nacht me signifiant d’aller recoller les morceaux.
Il eut d’abord un geste de recul. Ses yeux me disaient de ne pas approcher.
— Ne t’inquiète pas, si j’évite les contacts directs, tout devrait bien se passer.
Il m’attrapa pour me serrer contre son torse, une main autour de la taille et l’autre me tenant la tête au creux de son cou. J’enroulai mes bras autours de lui, puis il me glissa à l’oreille :
— Pars avec moi.
Je me décollai de lui, incrédule. Je m’attendais à le voir avec un sourire taquin ou de l’amusement, mais son expression ne laissait pas de doute sur le sérieux de sa proposition.
— Il est grand temps que l’on reparte, et maintenant tu sais pourquoi. Méallan doit partir pour trouver un maître pour lui apprendre son métier. Et toi, tu vas rester là ? On est bien tous les deux. Imagine si ça pouvait durer un peu plus longtemps…
Il n’avait pas parlé très fort afin d’éviter que Méallan s’en mêle, et ainsi risquer de me braquer.
Sa proposition était plaisante, et même si Nacht et Mel avaient une forte tendance à se chamailler, notre petit groupe faisait du bien à chacun d’entre nous. Il s’approcha pour m’embrasser ,je pris volontiers ses lèvres contre les miennes et il entrelaça ses doigts avec les miens, m’invitant à ressentir toute l’intensité de son invitation. Je reculai lentement, d’un pas mal assuré, pour mieux le voir mais sans séparer nos mains. Un peu abruti par la nouvelle, je répétai :
— Tu me proposes réellement que l’on reste ensemble ? Que je t’accompagne dans ton voyage ?
Derrière cette passion, je ressentais une inquiétude pour moi et une culpabilité dont je ne connaissais pas l’origine.
— Y a t’il une autre raison ?
— Oui… Je suis désolé de t’avoir entraîné là-dedans mais je n’imaginais pas me retrouver face à quelqu’un comme toi… Mais ceux qui me cherchent vont finir par arriver ici, et j’ai peur qu’ils te trouvent et qu’ils te fassent du mal.
— Donc, tu veux que je parte…
Tout s’emmêlait dans ma tête.
Contrairement à lui, je n’avais pas prévu la réaction de Mel (qui, en effet, allait me braquer).
— C’est vrai ? On part tous les quatre ?
— Non non non non… On ne peut pas ! Je reste quoi qu’il arrive…
Voilà. C’est à ce moment que je paniquais, m’éloignais de l’un et de l’autre… puis approchais de la porte sans même m’en rendre compte.
Si j’avais eu la moindre idée de la suite de cette journée, j’aurais dis quelque chose de plus profond, mais non :
— Je suis désolé, je ne dis pas non, mais j’ai besoin de prendre l’air.
J’ai passé la porte et aucun d’eux ne me retint. Je supposai qu’ils s’étaient dit qu’il valait mieux me laisser respirer.
***
Aussi vite que mes jambes me le permettaient, je dévalai notre petite colline. Je n’y voyais plus assez clair pour penser, j’avais besoin d’une amie pour m’éclairer.
En moins de temps qu’il n’en faut pour le dire, j’étais devant la cabane de Gaïzka. Je n’avais pas repris mon souffle, que déjà, mon point était levé pour frapper à la porte. C’est alors qu’elle s’ouvrit, avant même que je ne la touche et j’en eus le souffle coupé. Je restai figé, sans respirer, le point toujours levé, incapable de rien.
L’immense silhouette masculine de Stime venait d’ouvrir la porte. La main sur la poignée, le corps dirigé vers la sortie mais le visage encore tourné vers l’intérieur, il dit :
“Je n’en ai pas pour longtemps, je reviens vite ma belle”.
Je fis un pas en arrière. L’homme me faisait face. Il haussa son sourcil percé et me toisa de haut en bas avec un air sévère. Je gardai les yeux écarquillés dans un instant suspendu, mais entre ma course frénétique et mon arrêt brutal en le voyant, je manquais de souffle. Je me mis à tousser très violemment.
L’homme eut un petit rire puis sourit de bon coeur, avant de dire en se tournant légèrement vers l’intérieur :
— Le suivant est là, mais fait attention à ne pas le casser. Dommage qu’il ‘arrive que maintenant.
Sa remarque aurait pu être graveleuse venant d’un autre, mais il l’avait dit avec beaucoup d’élégance. Alors qu’il regardait vers moi en riant légèrement, un amas de tissu fendit l’air depuis l’intérieur de la maison jusqu’à percuter l’arrière de la tête de l’homme. Le tissu tomba par terre.
— C’est sa façon de montrer qu’elle m’aime bien. me dit-il d’un ton amusé, avant de m’attraper le bras alors que je perdais l’équilibre à force de tousser, puis il repris. Je rigole mon bonhomme, ça va aller ?
J’acquiesçai d’un signe de tête, incapable de parler par manque de souffle.
Il attrapa la tunique au sol et l’enfila, je réalisai qu’il était jusqu’alors torse nu, j’avais dû m’habituer à voir des hommes à demi nu à force de côtoyer Nacht. Son sourire le rendait moins effrayant, contrairement à son torse massif et musclé ; aussi le voir vêtu me le rendait plus sympathique. Cependant je gardais à l’esprit notre première rencontre quelques jours plus tôt, celui-ci était resté très impressionnant.
Il me contourna alors que je toussais encore, puis reprit sa route.
Je rentrai dans la cabane et vit Gaïzka, debout face à moi, qui tenait ses cheveux relevés pour les nouer : elle était enroulée dans un drap pour seul vêtement, dont elle maintenait les extrémités entre ses dents.
— Tu ne tombes pas au meilleur moment, Stime repart très bientôt et ça fait longtemps qu’on ne s’était pas vus, lui et moi.
Depuis tout le temps que je la connaissais, aucun de ses amants n’avait eu assez d’importance pour qu’elle ne s’encombre de leur nom ; hors, Stime était visiblement logé chez elle depuis le début de son séjour. Je compris bien qu’il n’était pas n’importe qui à ses yeux.
C’était délicat de venir voir un ami pour un problème et de se rendre compte que cet ami, toujours là pour vous, ne pouvait pas l’être cette fois-ci alors que vous aviez besoin de lui plus que jamais.
Aucun mot ne sortait de ma bouche. Je devais repartir et la laisser profiter, même si j’avais vraiment besoin de parler.
Elle saisit des vêtements, je me tournai pour lui laisser l’intimité de se changer, même si cela n’avait pas la moindre importance pour elle. Mon visage se crispa dans ma tentative de retenir un sanglot et je tentai d’étouffer les tressaillements de ma voix.
— Excuse-moi… Je voulais… rien d’important.
J’entendis ses pas se rapprocher de moi et alors que je me tournai, elle me saisit le menton pour me regarder droit dans les yeux. Ma voix m’avait abandonné.
— Assieds toi, je vais faire chauffer de l’eau.
Elle attrapa la bouilloire et alluma son petit poêle pour la faire chauffer.
— Gaï, je voulais juste discuter, rien d’important, mais je repasserai plus tard, profites de ton ami.
— Tu es le pire empathe du monde. Tu es complètement incapable de gérer tes émotions, mon p’tit Lou. En plus de dix ans de vie ici, je pense que c’est bien la première fois que je te vois dans des états pareils à ces derniers jours. Alors je ne le redirai pas : assieds-toi.
Quand Gaïzka vous donne un ordre, vous avez peu de choix : obéir, ou fuir, mais dans ce cas, vous avez intérêt à être très rapide. Vraiment très rapide. Or, je n’avais plus de souffle. Je consentis donc à m’asseoir. Elle posa trois tasses sur la table dont une devant moi.
— Quelque chose me dit que tu ne viens pas pour me parler des incendies d’hier soir ?
— En effet.
Avant même d’organiser mes pensées, une question franchit mes lèvres, comme si elle pouvait enfin s’échapper :
— Pourquoi je reste ici ?
Tu en auras mis du temps, avant de te poser cette question, mais pour le coup, tu n’y vas pas par quatre chemins. Je ne sais pas, je suppose que tu es bloqué par la peur de ce qu’il pourrait t’arriver si tu pars ou quelque chose comme ça. Je suis loin d’être experte en psychologie. Pour moi, ça a toujours fait partie de toi, et puis jusqu’à récemment tu n’étais pas vraiment malheureux ici. Lou, qu’est ce qui t’amène ici ? Ça s’est mal passé avec ton beau blond ? Il ne sait pas que tu es un empathe, au moins ?
La dernière question semblait l’inquiéter.
— Il le sait et ça ne lui pose pas vraiment de problème.
— Pas vraiment ? Méfie-toi, il a l’air bien mignon, mais les dernières personnes que je connaisse qui ont fait confiance à l’un d’entre eux, ont vu leurs empathes… disparaître.
— Ça ne risque pas, il est en fuite, la petite Tsuki est une empathe elle aussi, et il est parti pour la protéger.
— Ha ! En effet, cela change pas mal de choses. Ça signifie que tu pars avec lui ? me dit-elle avec un sourire en coin.
— Ça veut dire que j’y réfléchis. Mais c’est peut être trop romanesque de fuir avec un jeune homme fugitif, fraîchement rencontré… Franchement, où irons-nous ?
— Pour que ce soit romanesque, il faudrait que ce soit ton ami d’enfance oublié… Et il n’aurait pas d’enfant. On ne parle pas d’enfants dans un roman.
Gaïzka connaissait ce qui pouvait me détendre ; nous partîmes dans un fou rire.
— Alors, raconte-moi tout.
Accoudée à la table, son menton sur sa paume, ses yeux brillaient de malice. Elle avait déjà eu vent des incendies de la nuit passée, mais aussi de personnes ayant perdu le contrôle de leurs émotions pendant plusieurs minutes, comme si quelqu’un avait mis les siennes à la place.
— J’ai… voulu apaiser un maximum de personnes, calmer l’agitation, éviter que des gens se fassent piétiner dans la précipitation. Pour être honnête, je ne savais pas que j’étais capable de faire une chose pareille.
— Ton don a toujours été un mystère pour toi.
Je m’offusquai :
— Mon don ? Ma maladie, tu veux dire ?
— Il paraît évident que tu sous-estimes grandement tes capacités. Ce pouvoir n’est pas moins puissant que celui de ta sœur par exemple. Tu pourrais faire de grande chose avec ce don, si tu ne le rejetais pas.
— En tout cas, j’ai fini par perdre le contrôle. Il y avait tellement de personnes qui hurlaient dans ma tête… Nacht donne bien le change et a une bonne maîtrise de ses émotions, mais il a eu vraiment très peur pour moi.
Le sourire féroce de Gaïzka apparu. Un aspect de ma phrase avait attiré son attention :
— Il s’inquiète pour toi ? Décidément, je l’ai mal jugé.
— C’est-à-dire ?
— Je pensais que nous parlions… d’une coucherie, à la rigueur d’une amitié… améliorée.
Mes joues tiraient alors que je tentais de réfréner un sourire comblé.
— Ne te moque pas, mais je crois que c’est bien plus que ça. Même si ses manières m’ont surpris au départ, ses sentiments pour moi sont très clairs.
— Et toi ? Qu’est ce que tu en penses ?
— Je te dirais bien que je ne me souviens pas avoir déjà ressenti une telle attirance pour quelqu’un, mais venant d’un homme qui ne se souvient même pas du nom du village où il a passé la majeure partie de sa vie, ça n’a peut être pas beaucoup de valeur.
Elle ne répondit pas. Son regard était une invitation à continuer mon récit.
— Quand il est avec moi, je me sens à la fois mis à nu et invincible. J’ai envie d’être avec lui à chaque instant, de découvrir toute sa vie, chaque aspect de sa personnalité.
Son rire carnassier m’interrompit.
— Eh bien, je ne te pensais pas si fleur bleue !
Je lui tirai la langue en guise de réponse.
— Finalement, j’ai peut-être eu raison de ne pas te manger tout cru lors de ton arrivée. Tu ne cesses jamais de m’amuser.
— Ce n’est pas passé loin, tu m’as pris en grippe à la seconde où tu m’as vu. Cela dit, je sais enfin pourquoi : Zeck m’a raconté ce qu’il s’est passé avant mon arrivée. Je comprends mieux tes motivations. Tu veillais sur les tiens comme tu l’as fait avec moi par la suite.
Durant quelques secondes, il y eut un silence. Elle avait quelque chose à dire mais n’était pas à l’aise pour l’avouer.
— En réalité, il n’y a pas que ça. Tu te souviens de la réaction de Stime quand il t’a vu pour la première fois ?
— Oui, je dois admettre que j’étais un peu ailleurs mais j’ai bien cru qu’il allait me mettre son poing dans la figure.
— Dans le meilleur des cas. Stime et moi, nous nous connaissons de longue date. Nous étions une bande d’amis, une sorte de groupe d’orphelins, sans personne d’autre que nous. Il y a très longtemps, une personne nous a fait beaucoup de mal. Elle a décimé notre clan.
Elle posa sa main sur ma joue, le regard froid, puis s’adoucit peu à peu, jusqu’à ce qu’elle me sourie avec sa tendresse de brute.
— Quand je te vois des fois, c’est lui que je vois. Tu lui ressembles beaucoup. Alors à notre rencontre, j’ai perdu toute objectivité, je voulais te détruire, faisant abstraction des incohérences : rien que l’âge, ça ne pourrait pas être toi.
Mes doigts crispés sur la tasse, je lui demandai brusquement :
— Comment peux-tu en être si sûr ? Je ne me souviens pas de ma vie d’avant et je n’ai pas l’air de vieillir.
— Ce n’est pas toi, c’est tout. Il aurait plus d’une centaine d’années. Vos attitudes, votre caractère n’ont rien à voir, c’était une personne froide et calculatrice. Seuls quelques traits physiques, mélangés aux souvenirs déformés de la gamine que j’étais.
Elle m’ébouriffa les cheveux en riant et je me décrispai légèrement.
Stime passa la porte à la hâte.
— Il se passe un truc, il y a une agitation anormale au village, tout le monde suspecte tout le monde. Je vais devoir repartir plus vite que prévu. Gaï, nous devons régler certaines choses…
Il me regarda, trop poli pour m’avouer que je gênais mais je compris vite ; cependant mon amie n’en avait pas fini avec moi. Elle me prit les mains et me dit :
— Alors, qu’est ce que tu vas faire maintenant ?
Je n’osai rien répondre, à moitié perdu dans mes réflexions mais je sentis mes joues s’étirer lentement, et puis soudain, la réponse m’apparut clairement :
— Tu vas me manquer.
— Pfff, n’importe quoi. Elle lâcha mes mains avec un air faussement exaspéré et marqua une pause. Mais que fais-tu encore là, pauvre idiot ? Pars les rejoindre !
Je me levai, me disant que je repasserais dire au revoir à mon amie juste avant le départ.
***
Cette conversation avait duré plusieurs heures.
Quand je quittai la tanière de mon amie, j’avais les idées plus claires, mais je savais que le temps était compté. Je devais préparer mes affaires et quitter le village avec Nacht, Mel et Tsuki.
Je marchai vite, poussé par l’excitation du départ, mais en approchant de la maison, je compris que quelque chose avait changé. Aussi j’accélérais le pas au fur et à mesure que l’inquiétude me gagnait.
Avant même de passer la porte, je compris : la maison était vide, vide de ses occupants mais aussi de leurs affaires. Aucune trace de Nacht ou de Tsuki ne restait visible, tout était rangé pour faire comme s’ils n’avaient jamais été là. Mon cœur se serra, je me sentis abandonné. J’observai ma maison et remarquai vite que des affaires de Méallan avaient également disparu avec eux. Le sentiment d’abandon se fit plus fort. Ils étaient partis tous les trois, me laissant comme un idiot, sans un mot, sans rien ! Je hurlai, je balançai la table, les chaises, tout ce que je pouvais, puis j’éclatai en sanglots, continuant de passer mes nerfs sur tout ce qui passait entre mes mains.
Quand je n’eus plus la force, je me laissai tomber à genoux, par terre.
Je ne sais pas combien de temps passa encore, mais quand je repris conscience, j’étais adossé à un des meubles de la cuisine, les genoux serrés contre mon torse, le souffle court, la tête baissée mais je perçus que la luminosité avait beaucoup diminué. Nous étions en fin d’après-midi.
— Louka…
C’était la voix de Gaïzka, pressante et emplie d’hésitation. Elle avait posé sa main très lentement sur mon épaule. Ma tête encore baissée, je voulus parler, pour dire quoi, je ne sais pas, mais à part un gros sanglot, rien ne sortit.
La voix de Stime répondit avant que je n’arrive à former un seul mot.
— On a plus le temps, ils risquent de revenir. Je perçus la profonde inspiration de mon amie, puis elle me dit avec beaucoup de douceur :
— Petit Lou, Stime t’expliquera tout un peu plus tard. Mais pour l’instant, prends tes affaires. Tu dois quitter le village au plus vite.
— Quoi ? Pourquoi ? Et comment ? Gaï ??
Elle me prit dans ses bras, me serra fort au creux de son cou, puis elle me dit avec un tressaillement dans la voix :
— Je t’ai protégé autant que j’ai pu, mais ceux qui recherchent Nacht seraient ravis d’avoir un empathe de plus… et ils ne vont plus tarder.
J’avais beaucoup de questions, mais aucune ne semblait être la bonne.
— Stime va repartir et tu pars avec lui.
— Mais où ?
— Et bien retrouver Méallan, Nacht et Tsuki, idiot !
— Mais je ne sais pas où ils sont !
Il y eut un silence entre nous. Stime rodait dans la pièce, mais je n’avais pas le courage d’y prêter attention.
— Peu importe le moyen qu’ils ont choisi pour te dire où les rejoindre, cela doit être discret. Quelque chose que toi seul pourrait trouver.
J’avais beau réfléchir, rien ne me venait. La voix pleine de désarrois, Gaïzka demanda :
— Ils t’ont sûrement laissé un message. Tu ne verrais pas une cachette, avec Mel… Quelque chose de sûr où il aurait pu te laisser un indice, au moins ?
— Ceux qui les cherchent mettront tout à sac pour savoir où ils sont, répondit Stime d’une voix cassante. Il semblerait qu’ils soient passés ici il y a quelques heures et je doute qu’ils aient apprécié de trouver porte close.
— Bon, prépare tes affaires et réfléchis, même un truc bête. Nacht ne t’a pas dit qu’elle était sa destination ?
— Une bibliothèque… plus ou moins sur la route jusqu’au village d’Oxanne… Nacht avait fait une carte, mais je n’ai pas tout retenu.
— C’est mieux que rien, ponctua Stime, fouinant toujours.
Il y eut un silence, comme si la tempête arrivait et que nous savourions ce dernier instant de calme. Gaï relâcha son étreinte et me sourit difficilement, dans cet instant suspendu.
— Gaï ? dit la voix de Stime alors qu’il regardait le contenu de l’évier.
— Quoi ? C’est pas le moment.
Du bout des doigts, il saisit quelque chose et l’amena jusqu’à nous puis nous le tendit.
— Le blondinet l’a donc trouvé !
Il s’agissait d’un bout de papier en partie brûlé, puis jeté dans l’eau pour ne pas laisser la flamme le consumer.
— Lou, c’est pour ça que ce matin, nous avons enfin pu aborder la question de ton départ. C’était un talisman que ta sœur avait laissé pour ne pas que tu cherches à la retrouver. Ça fait un moment que je soupçonnais son existence.
Je m’en saisis. Malgré les marques de brûlure, on pouvait encore lire :
“Louka Aénor restera dans ce village. Quoi qu’il arrive, jamais il ne cherchera à retrouver sa famille. Il ne pourra jamais dire où je suis, ni où j’ai été.” L’usure rendait la fin à peine lisible.
— Mais pourquoi ?
— Ça, tu lui demanderas quand tu l’auras retrouvée.
— Ne laisse rien qui puisse les amener à en apprendre plus sur toi. Brûle la maison s’il le faut.
Soit cette proposition était radicale, soit je ne devais pas sous-estimer ceux qui en avaient après nous.
— Stime, ses carnets sont rangés là, embarque tout ça. Et les livres dans sa langue.
Mon amie avait montré le tiroir sous mon lit, puis ma bibliothèque. Je me levai précipitamment, mais pas sans manquer de tomber, pour prendre les livres avant qu’il ne le fasse, comme si le collectionneur en moi s’était réveillé à l’idée que ses grosses pattes abîment mes précieux bouquins. Gaï avait sorti un plaid et emballait tous les livres que nous lui donnions.
— Nous allons descendre tout ça à la diligence de Stime. Toi, tu prépares tes affaires. On reviendra te chercher. Je vais aller voir comment les choses se passent dans le bourg. Si tu entends de l’agitation, cache-toi et rejoins Stime chez moi.
Je m’attelai à la tâche et entendis juste un bref échange entre eux avant qu’il ne quitte la maison :
— Je suis désolée de te demander de l’accompagner.
— Ça ne m’pose pas de problème.
— Tu vas devoir aller vite pour les rattraper, ça ne va pas mettre trop de distance entre Azalée et toi ?
— Dans l’immédiat, iel n’est pas en danger. Il a plus besoin de moi qu’iel…
***
Méallan II Aénor
Mon oncle… J’aurais vraiment aimé lui laisser un message plus clair, une explication, mais nous n’en avions ni le temps, ni la possibilité.
Il m’a raconté bien plus tard ce qu’il avait pensé et ressenti à ce moment-là, mais c’était à froid. Le lire ici, alors qu’il ne comprenait pas, c’est déchirant.
Concernant le mot de ma mère, il avait été caché dans la couverture du carnet qui avait pris l’eau quelques jours plus tôt. Je l’avais trouvé lorsque nous questionnions Louka sur cette dernière, mais j’avais alors paniqué et décidé de ne pas lui en parler. Le matin de notre départ, après qu’il soit parti, Nacht et moi nous sommes disputés sur le fait que nous nous étions menti depuis le début, puis rapidement, j’avais lancé que je savais pourquoi Louka refusait de partir. Cela nous avait calmés tous les deux, et Nacht avait immédiatement voulu brûler le papier au-dessus de l’évier.
Zeck est arrivé à ce moment-là. Il venait prévenir Louka que des luniens arrivaient et que nous devions nous cacher, car après la démonstration d’empathie faite la veille, son pouvoir n’était plus un secret pour personne et tôt ou tard, quelqu’un allait le dénoncer. Nacht avait immédiatement fait ses bagages, et j’avais entamé les miens. Nous pensions que Zeck irait prévenir Louka, pour que l’on parte ensemble, mais un de mes amis était à son tour venu nous avertir que les Luniens seraient là d’une seconde à l’autre, alors nous sommes partis. Zeck a tout rangé. Il ferait diversion puis irait avertir mon oncle pour qu’il nous rejoigne, mais ceux-ci ne se sont jamais croisés… et pour sa sécurité nous ne lui avions donné aucune information concernant notre destination.
Les Luniens vinrent peu de temps après que nous ayons quitté la maison.
La seule trace visible de notre départ, c’était ce bout de papier que Nacht avait lâché dans l’évier, suffisamment brûlé pour casser le sort mais encore lisible.

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