Les enfants de la lune  étant déjà passés quelques heures plus tôt, nous misions sur le fait que même s’ils revenaient chez moi, ce ne serait pas tout de suite. Mes affaires étaient presque prêtes. Je montai une dernière fois dans la chambre de mon garçon, pour voir si je n’oubliais rien d’important, sans savoir ce qui serait réellement important. Je vis la vieille poupée Coline, qui me rappelait de bons souvenirs, que je m’interrogeais à l’idée de la prendre.
Il ne manquait plus que Stime, qui ne devait plus tarder à venir me chercher. Lorsque j’entendis le bruit de la porte, je fus pris d’un doute et ne descendis pas immédiatement. Le pas était léger, pas celui d’un homme immense et massif comme Stime. Je me figeais avant de me baisser pour ne pas être visible depuis le bas de la maison. Il y eut d’abord un silence, je perçus une légère magie, puis une voix qui m’était inconnue se mit à donner des ordres :
— Ils ne doivent pas être loin, ils sont revenus prendre des affaires, visiblement. Fouillez la maison.
Mes valises posées devant la porte m’avaient trahi et étant donné la taille de la maison, je ne tarderais pas à être trouvé. J’entendis les bruits de pas de plusieurs personnes, puis l’impact de mes affaires au sol, alors qu’ils commençaient leurs fouilles. J’arrêtai de respirer quand le plancher de l’escalier craqua. J’allais très bientôt être découvert. Je n’avais pas d’issue, ni même de cachette.
— Arrêtez !
La voix rauque de Stime avait retentit, et plus personne ne bougea. Je repris enfin ma respiration, le souffle court.
Les messages codés peuvent parfois avoir du charme, mais il n’était pas simple de communiquer tous les deux sans que les autres ne le sachent et nous devions agir vite. Aussi, il s’adressa à moi de sa grosse voix, sans tenir compte de la présence des autres :
— Ne te montre pas. Moins ils en sauront sur toi, mieux nous nous porterons. À mon signal, rejoins-moi.
Je frappai le plancher en guise de réponse. Je n’avais pas une idée précise d’où se trouvait chacune des personnes, ni même de leur nombre. Le donneur d’ordre reprit d’une voix contenue, mais chargée de colère :
— Parce que tu penses partir comme ça, Anselm ?
— C’est Stime mon nom. Et oui, j’y compte bien.
— Non seulement, c’est un empathe, mais en plus il sait où est le jeune Xélina. Les traîtres et les déviants semblent bien s’entendre.
Je n’y réfléchis que plus tard, mais les personnes qui étaient supposées suivre les ordres de l’inconnu ne semblaient plus savoir à qui allait leur allégeance. Quoi qu’ait fait Stime par le passé, ces gens ne semblaient pas vouloir le contrarier.
Les deux hommes restèrent face à face un moment, dans une impasse.
— Maintenant ! Sors de la maison en fermant les yeux !
Il y eut un bruit d’explosion et même les paupières closes, je perçus une lumière très intense qui emplissait la pièce.
Le cœur battant à une vitesse folle, mais les idées très claires malgré une situation stressante, pouvant déraper un peu plus à tout moment, je m’exécutai, dévalant les marches de cette maison que je connaissais mieux que quiconque. Je perçus l’emplacement de celui qui avait commencé à monter, et de qui émanait une panique totale, puis celui au bas des marches qui tentait furieusement de m’attraper alors que je sortais sans un mot, protégé par Stime qui le repoussa si violemment que j’entendis le fracas de ma table quand il tomba.
Une fois dehors, je vis une roulotte bien rudimentaire.
— Monte, on se tire.
Stime lança mes valises d’une main, puis me saisit par la taille pour que je grimpe sur l’une des places avant, alors qu’il prenait l’autre. Je restai interdit devant… l’absence de monture. Aucun cheval pour tirer la roulotte.
— Dis au revoir, bonhomme. On quitte les lieux ! 
Il eut un rire plein d’orgueil, et deux créatures de lumière multicolore apparurent. Elles dévalèrent la colline au galop.
— Accroche-toi ! 
Je voulus voir ma maison une dernière fois : Il émanait d’elle une grande lumière éblouissante et j’aperçus plusieurs personnes en sortir en se frottant les yeux, tentant de retrouver la vue.
Stime me ramena vers lui.
— Ne regarde pas en arrière, on n’a pas fait ça pour qu’ils te voient maintenant, ou pire, que tu tombes en cours de route.
Nous traversâmes le village en pleine nuit. Je voyais tous ces lieux que je ne croyais jamais quitter, je repensais à tous ceux que j’avais rencontrés, instruits pour certains… Aimés pour d’autres. Je n’avais pas pu dire au revoir à ma plus vieille amie.
Le cœur serré et la gorge nouée, je me mordis les lèvres en m’interrogeant sur les conséquences de ma fuite.
Je sentis une grosse main chaleureuse me frotter le dos.
— Respire bonhomme, on va retrouver ton beau blond et ton neveux. Concentre-toi sur ça…
— Et Gaïzka ? On fait quoi pour elle ?
— Cette vieille louve ? Crois moi, ils seraient fou de tenter quoi que ce soit contre elle. Elle sait se défendre.
Je déglutis tant bien que mal.
— Nous avons de la route. Tu sais… Ces derniers jours ont étés éprouvants pour toi, tu as le droit de pleurer, y a pas de mal.
Les yeux humides, je ris. 
— Je ne suis pas sûr qu’il me reste une seule goutte.
— Tant mieux, parce qu’on n’est pas près de s’arrêter pour pisser.
Malgré la situation, son élégance mélangée à ce genre de réflexion me fit rire à nouveau.
— Et tes chevaux à paillettes ? Ils n’ont pas besoin de repos ?
— Eux, non, ils puisent dans ma magie. Par contre, moi, je devrai me reposer à un moment ou à un autre.
Alors que l’adrénaline retombait doucement, je me sentis piquer du nez.
— Va donc te coucher.
Il me désigna l’arrière de la carriole, d’un mouvement de tête.
— C’est pas le grand luxe, mais tu pourras te reposer.
Nous échangeâmes quelques politesses du genre : “mais je vais pas te laisser tout seul”, “non mais ça va aller”, et ainsi de suite. Mais je ne me fis pas prier longtemps. 

Je me glissai à l’arrière, réalisant que Coline était toujours dans ma main. Je déplaçai mes affaires au fond de la carriole, avant de m’allonger sur le matelas. Je posai ma tête sur l’oreiller, puis me redressai d’un coup, alors que l’odeur de Nacht me parvenait.
— Ça vient d’où ?! 
— Ah, ma dame m’a demandé de te donner ça. Elle l’a trouvée sur les lieux de l’incendie où tu étais, quand elle est allée voir les villageois, alors que les Luniens fouillaient le centre. Notre amie commune a pensé que ça te réconforterait un peu. Elle continue de veiller sur toi, même à distance.
C’était le grand châle que Nacht m’avait prêté plusieurs jours plus tôt. Je m’enveloppai dedans avant de me coucher, la poupée de mon garçon contre mon cœur et l’odeur de mon amant m’enivrant.

L’arrière de la carriole était ouverte, aussi je regardai le village au loin, qui disparaissait dans la nuit. Le sommeil me gagna rapidement.

FIN DU TOME 1

Début du tome 2, le temps qui s’enfuit, le 5 octobre 2024


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