Note : Écrit précédemment, lors du voyage, sur la troisième et quatrième de couverture du carnet de l’année précédent.
Cela fait déjà plusieurs jours que nous faisons route Stime et moi. Mon hôte semble finalement tout aussi mal à l’aise avec moi, que je ne le suis avec lui. Il répond de manière très évasive à toute mes questions, je sais uniquement que nous allons vers une ville où se trouve des archives des enfants de la lune. Il mentionne que grâce à son réseau, nous ne devrions pas avoir de difficulté à aller jusque là-bas, mais il faudra voir sur place comment rentrer à l’intérieur.
Nous avons à peu près quatre mois de route devant nous d’après ses estimations et cela va nous paraître bien long si nous restons côte à côte sans parler.
A l’intérieur de sa carriole, il y a des papiers en tous genres accrochés au bois par des épingles, couteaux et autres objets pointus : ce sont des dessins, avis de recherche, plans, comme s’il cherchait quelque chose ou quelqu’un, il y a même des sortes de poème. Je n’ose pas lui poser de question la dessus pour l’instant, mais il m’a bien fait comprendre que nous ferions des détours, avant d’arriver à la bibliothèque, pour qu’il règle certaines choses.
* * *
Je n’ai pas voyagé depuis des années et encore moins dans l’urgence, donc je ne savais pas comment se passeraient nos repas ainsi que nos nuits. Stime s’arrête au minimum, il me dit avoir besoin de peu de sommeil et mange en roulant. Les jours précédents, il avait fait une entorse à ses habitudes, et nous avions pris nos repas dans des village, mais cela nous faisait perdre du temps et laissait des traces de notre passage. Aussi, aujourd’hui, au moment du déjeuner, il a fouillé dans une grosse malle placée juste derrière son poste de conduite, sans détacher ses yeux de la route, il en a sorti une pochette de tissu et gros un morceau brun rouge qu’il m’a tendu :
— T’as faim ?
Un peu mal à l’aise, je regardais le bout de viande séchée, en essayant de cacher mon dégoût.
— C’est … du bœuf ?
— Ouai, je crois, ou peut être du sanglier, j’ai pris ça chez Gaï.
— Merci, mais je mangerais plus tard.
Vu la situation, ce n’est pas simple de faire la fine bouche cependant, je peux bien sauter un repas en attendant de trouver quelque chose que je puisse manger et qui ne soit pas des morceaux d’animaux.
Un peu plus tard dans l’après-midi, j’ai tenté de poser des questions sur les incendies et les enfants de la lune, mais je marche encore sur des œufs, car je ne sais pas ce qu’il sait, ni ce qu’il pense de l’empathie. Et au fond, je pense que c’est la question qui bloque tous nos échanges : même si Gaï nous fait confiance et nous a fait partir ensemble, nous restons méfiants l’un envers l’autre.
Aussi mes questions sont restées sans réponse.
La nuit tombe tard en cette saison, et je pensais naïvement que nous arriverions à une auberge ou que nous nous arrêterions pour faire à souper, mais Stime n’avait nullement prévu de faire une escale, une fois encore il me reproposa donc de la viande séchée pour ce repas.
— Toujours pas faim bonhomme ?
— Non non, ça va aller, merci. Lui répondis-je poliment.
Mon ventre grogna de mécontentement.
— T’es sûr ? Tu n’as grignoté que ce matin, et ton ventre à l’air de trouver qu’il est temps de manger. Si t’aimes pas ça, j’ai sûrement du saucisson quelque part.
Je me mordais les lèvres pour calmer ma gêne.
— Je … n’aime pas la viande.
— Il doit me rester du hareng séché.
Il y eut un silence qui me sembla très long, durant lequel je cherchais une réponse adaptée, mais il compris avant que je n’ai dis quoi que ce soit.
— T’en mange pas non plus, c’est ça ? C’est pas que que tu n’aime pas, mais “tu manges pas de chair animale” ?
La condescendance résonnait dans sa voix alors qu’il prononçait ces derniers mots.
— En effet.
J’avais répondu comme un enfant qui avouait une bêtise et il jura entre ses dents.
— Connerie, je fais vraiment le taxis pour un foutu gamin de yaelle.
Son ton était posé mais la proximité me permettait de sentir son dédain, et je ne savais pas si je devais sauter en marche ou rester là en espérant qu’il m’oublie. Et bout d’un moment, il reprit en faisant un signe de tête vers l’arrière de la carriole :
— Y’a des carottes si tu veux… Le pain et le fromage, je voudrais les garder pour le matin si ça te va.
— D’accord, merci.
Je me déplaçais lentement dans le véhicule en marche pour aller chercher mon repas, puis revenais m’asseoir le plus discrètement possible. Et il reprit posément :
— Excuse-moi, je suis un vieil ours mal léché. Ce n’est pas contre toi, mais j’ai Yael en horreur. Même si je les ai quittés, j’ai passé pas mal de temps chez les luniens et je partage nombre de leurs convictions.
— Aucun souci.
En réalité, c’était un souci… et il ne s’arrêta pas la :
— J’ai rien contre les empathes, ils sont assimilés à Yael, mais ce ne sont pas forcément des croyants. Ce génocide n’est pas justifié.
Je tentais de déglutir malgré mon corps pétrifié. Gaïzka avait-elle conscience de son aversion pour les miens lorsqu’elle avait remis ma vie entre ses mains ? A l’aide d’un couteau, j’épluchais précautionneusement l’une des carottes qui allaient me servir de diner et me demandais si je devais garder ce dernier en main.
Il se frotta le visage avec vigueur, massa ses paupières :
— J’ai pas fait que des bonnes choses dans ma vie, il a fallu que quelqu’un m’ouvre les yeux.
Puis me regarda un instant avant de soupirer :
— Ceux que nous avons rencontré chez toi, il appartenait à mon ancienne unité. Son rôle est de traquer, trouver et ramener les empathes à la congrégation la plus proche, sans que le commun des mortels n’en sache jamais rien. Je sais pas ce qu’il arrive aux empathes après ça, j’ai jamais voulu savoir. La religion de Yaelle est une belle hypocrisie, mais j’suis pas meilleur.
Il me fit un sourire, mal à l’aise.
— Ranges ce couteau, petit, j’te ferais aucun mal. Déjà parce que ma dame a été très claire sur le fait qu’elle ne me le pardonnerait pas, et surtout parce que je ne suis plus l’homme obnubilé par la haine que j’étais à cette époque.
— Je n’ai pas vraiment le choix de te faire confiance, mais ton aversion pour les miens n’est pas très rassurante.
— Mange ta carotte, bouffeur de légumes.
Il me sourit sincèrement et je lui répondis en faisant timidement de même. Il savait que j’étais un descendant de Yael, mais était-il conscient que j’étais empathe ?
— Y a t’il un lien entre les incendies et les enfants de la lune qui sont venus chez moi ?
— J’sais pas exactement. Avec Gaï, nous supposons que des luniens avaient infiltré votre communauté depuis quelque temps : des jours, peut être des semaines. En tout cas, le sabbat était un moment idéal pour se mélanger discrètement. Peut être avaient ils eu des délations d’empathes.
— Des délations ? Au sein du village ? C’est terrible d’imaginer une chose pareille.
— Et pourtant… Tu sais, ça paie bien de dénoncer les gens. Cela dit, ça a super bien fonctionné, je pense que les incendies avaient pour objectif de créer un peu d’agitation et faire sortir les rats de leur trou.
— Des rats ?
Le terme employé pour désigner mes semblables et moi-même était bien méprisant.
— C’est une expression, rien de plus. Les empathes sont juste les victimes d’une histoire vieille comme notre monde. En tout cas, ça a marché, tu leur as donné une belle démonstration de ton pouvoir : un empathe assez puissant pour influer sur les émotions de plusieurs personnes à la fois… On n’avait pas vu ça depuis bien longtemps.
Je manquais de me mordre la langue en croquant dans mon soupé : plus de doute possible, il était pleinement conscient de ce que j’étais.
— Le bon côté, c’est qu’ils laisseront sûrement le village tranquille pour un moment, maintenant que tu es parti. Après tes exploits, je suppose que ceux qui vous avaient infiltré ont appelé des renforts.
— Tu parles de ceux que nous avons vu chez moi ?
— Nan nan, il y a eu une première unité qui est venu prêcher et poser ouvertement les questions pour te trouver. Quand ton ami.. c’est quoi son nom déjà ?
— Zeck ?
— Oui, lui. Quand il les a croisés, il est allé te prévenir, et sur ses conseils ta petite famille à mis les voiles. Dans le même temps, j’ai vu un nombre important de luniens, et c’est là que je suis rentré vous dire qu’il se passait des trucs inhabituels. Peu de temps après que tu sois parti, ton ami est venu chez Gaïzka, et nous t’avons rejoint au plus vite, pendant que lui faisait diversion.
Il me donna un petit coup d’épaule, et demande gentiment :
— Tu arrives à encaisser ? On peut reprendre plus tard si tu veux ?
Je finissais mon maigre repas avec difficulté. Cela m’avait coupé l’appétit, comme si je réalisais encore que je n’étais pas en balade, mais bien en fuite.
— Continue s’il te plait, je veux comprendre. Ceux que l’on a vu, ton unité, qu’est ce qu’ils faisaient là ?
— Ex-unité, précisa t’il. Je ne sais pas exactement, mais c’est pas toi qui les intéressait à la base, c’est ton mec qu’ils voulaient. Tu sais pourquoi ? Ils sont spécialisés dans les traque d’empathe, mais je crois pas que le blondinet en soit un.
— En effet, Nacht n’est pas empathe.
Ils voulaient donc probablement Tsuki. Dans l’immédiat, je ne voyais pas l’intérêt de tout révéler à Stime.
Un frisson me parcourut et je me frictionnais les bras pour me réchauffer.
— Il est tard, on va encore faire quelque kilomètres avant que je m’arrête, tu devrais te reposer.
— Et te laisser seul ? Mon seul moyen d’être utile pour l’instant c’est de te faire la conversation.
Lui dis-je avec amusement, et il répondit par son rire rauque.
— Y’a qu’une couchette, donc de toute façon nous devons dormir à tour de rôle.
C’est à peu de chose ainsi que s’est conclue notre conversation de ce soir. Encore quelques mots furent échangés avant que je décide d’aller dormir. Le sommeil me gagna rapidement.

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